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ISBN 0-662-70168-2
Par
Linda Duxbury, Ph.D.
Professeure, Sprott School of Business
Université Carleton
Chris Higgins, Ph.D.
Professeur, Richard Ivey School of Business
Université de Western Ontario
Les rapports précédents de la série avaient montré que la question de l'équilibre entre le travail1 et la vie personnelle est important pour les employés, les organismes qui les emploient, les familles qui les appuient et qui en dépendent ainsi que la collectivité dans laquelle vivent ces employés. En outre, ces rapports ont montré que la proportion de la population active aux prises avec des niveaux élevés de conflit entre le travail et la vie personnelle a augmenté de façon significative de 1991 à 2001.
L'augmentation de la proportion des travailleurs canadiens exposés à un niveau élevé de conflit entre le travail et la vie personnelle peut être attribuée à de nombreux changements très bien documentés d'ordre structurel et démographique dans les domaines du travail et de la famille. Le fait que la plupart des Canadiens et des Canadiennes vivent au sein d'une famille bi-active ou d'une famille monoparentale, plutôt que selon un modèle traditionnel où l'homme occupe seul le rôle de soutien de famille, signifie que la plupart des membres de la population active au Canada ont des responsabilités doubles - celles envers leur employeur et celles envers leur famille. En fait, les données examinées indiquent que la plupart des travailleurs (masculins et féminins) doivent aujourd'hui assumer d'importantes responsabilités à la maison (c.-à-d. la responsabilité des soins prodigués à un enfant ou à un aîné, ou les deux à la fois), responsabilités dont ils doivent s'acquitter en même temps que les tâches liées à un emploi rémunéré. Certains facteurs démographiques ont été associés à une fréquence accrue du conflit entre le travail et la vie personnelle, notamment la plus forte participation des femmes au marché du travail de même que la hausse du nombre de divorces, de l'espérance de vie et du nombre de familles bi-actives, de familles monoparentales et de familles qui assument en même temps la responsabilité de soins aux enfants et aux aînés, de même que la nouvelle répartition des responsabilités traditionnellement assumées par les hommes et les femmes. Sur le plan du travail, la mondialisation, l'adoption de la bureautique de pointe, la nécessité de s'adapter à de constants changements, le mouvement vers une main-d'œuvre occasionnelle et l'augmentation du nombre de formules de travail non traditionnelles ont également été associés à une intensification du conflit entre le travail et la vie personnelle.
Qui est le plus susceptible d'afficher des niveaux élevés de conflit entre le travail et la vie personnelle? La réponse à cette question est fort simple : nous ne le savons pas pour le moment. Le présent rapport vise avant tout à corriger cette situation en définissant les facteurs qui sont associés à la fréquence de quatre formes de conflit entre le travail et la vie personnelle : la surcharge de rôles, l'interférence du travail dans la famille, l'interférence de la famille dans le travail et la pression sur le fournisseur de soins.
Le présent rapport s'appuie sur des données recueillies pour une partie de l'étude de 2001 intitulée « Équilibre entre le travail, la famille et le style de vie : une étude nationale » afin de répondre aux questions suivantes :
Voici les étapes que nous avons suivies pour répondre à ces questions. Nous avons d'abord procédé à une évaluation de la documentation pour définir d'éventuelles variables prédictives du conflit entre le travail et la vie personnelle. Nous avons ensuite regroupé ces variables dans trois grandes catégories qui décrivent la situation socio-démographique de l'employé, les exigences personnelles et professionnelles auxquelles il doit satisfaire et la culture de l'organisme où il travaille. Nous avons ensuite utilisé les méthodes MANCOVA et de régression pour déterminer l'efficacité des variables prédictives pour prévoir l'occurrence des quatre formes de conflit entre le travail et la vie personnelle examinées dans cette étude.
Quelles conditions démographiques et circonstances de la vie sont susceptibles d'exposer l'employé aux différentes formes de conflit entre le travail et la vie personnelle? À l'heure actuelle, il est difficile de répondre à cette question avec certitude puisqu'une grande partie de la recherche empirique qui établit un lien entre les principales variables démographiques (c.-à-d. la scolarité, le revenu et le type de famille) et la fréquence du conflit entre le travail et la vie personnelle est datée et limitée et présente des résultats contradictoires ou non significatifs. Le présent rapport propose une évaluation plus exhaustive de cette problématique en examinant le lien entre l'étape du cycle de vie, le type de famille, l'âge des enfants, le statut socio-économique de même que la collectivité de résidence de l'employé (c.-à-d. qu'il s'agisse d'un milieu rural ou urbain, la taille de la collectivité, la région du Canada) et les caractéristiques du travail (c.-à-d. le secteur d'emploi, la formule de travail, la situation d'emploi, le nombre d'années au sein de l'organisme et l'appartenance à un syndicat) et le conflit entre le travail et la vie personnelle.
En outre, le présent rapport vise à accroître notre compréhension du lien entre les différentes exigences auxquelles doivent satisfaire les employés (exigences professionnelles et non professionnelles) et les formes de conflit entre le travail et la vie personnelle. En règle générale, les exigences professionnelles renvoient à une série de tâches qu'une personne doit exécuter dans le cadre du poste qu'elle occupe au sein d'un organisme. Les heures de travail représentent l'aspect structurel de l'emploi le plus étudié dans la documentation scientifique consacrée au conflit entre le travail et la vie personnelle. Il est généralement admis que le nombre d'heures de travail contribue à l'expérience des exigences professionnelles (contraintes liées à la charge de travail excessive ou à des échéanciers trop serrés), un facteur de stress important du lieu de travail. Pourquoi les employés passent-ils autant d'heures à travailler si les activités professionnelles accentuent le conflit entre le travail et la vie personnelle? Il est possible d'avancer plusieurs explications à ce phénomène, dont les suivantes :
Les chercheurs s'entendent plus ou moins sur ce que devrait englober le concept d'exigences personnelles. Les activités personnelles peuvent s'étendre aux activités et aux responsabilités associées à la famille de même qu'aux activités et aux obligations qui vont au-delà de la situation familiale. Cette catégorie comporte d'habitude des rôles sociaux comme les loisirs (terme qui est interprété au sens de « temps libres »), les obligations et les responsabilités familiales (c.-à-d. les activités ménagères, les soins) de même que les obligations sociales (activités bénévoles et communautaires).
La présente étude vise enfin à expliquer le lien entre la culture organisationnelle et le conflit entre le travail et la vie personnelle. La notion de culture organisationnelle renvoie à un ensemble de croyances et d'hypothèses profondément enracinées, dont certaines d'entre elles agissent sur les membres de cette culture sans qu'ils en aient conscience. On définit la culture favorable à l'équilibre comme « l'ensemble des croyances et des hypothèses relatives à l'importance que l'organisme accorde à la conciliation entre la vie professionnelle et personnelle, tant chez les hommes que chez les femmes, et le soutien de l'organisme dans ce domaine ». On constate qu'il y a souvent un écart au sein des organismes entre les politiques liées au conflit entre le travail et la vie personnelle et les pratiques officieuses à cet égard, situation qui peut miner les efforts liés à l'équilibre. La recherche dans ce domaine a permis de définir plusieurs séries de normes qui peuvent entraver l'équilibre entre le travail et la vie personnelle. La première norme, que nous avons désignée dans le présent rapport par « culture qui incite à choisir entre le travail et la vie personnelle », renvoie aux attentes instaurées par la culture où l'employé qui souhaite obtenir de l'avancement devra faire passer le travail avant la famille. La deuxième norme, que nous avons appelée « culture des longues heures de travail », renvoie quant à elle aux attentes et aux contraintes que l'organisme impose aux employés qui accordent de l'importance à la sécurité d'emploi et/ou à l'obtention de promotions, qui font en sorte que ces employés travaillent de longues heures et/ou apportent du travail à domicile. Dans de tels organismes, les employés qui rejettent la culture des longues heures de travail sont moins susceptibles de recevoir des marques d'appréciation pour leur travail ou de profiter de promotions.
Les résultats présentés dans ce rapport aideront les décideurs, les universitaires et les praticiens à mieux saisir les facteurs qui contribuent à accentuer le conflit entre le travail et la vie personnelle au Canada. En divisant le conflit entre le travail et la vie personnelle en ses quatre parties constituantes, on peut déterminer la présence de facteurs de risque particuliers - et le cumul de ces facteurs - qui sont associés aux différentes formes de conflit entre le travail et la vie personnelle. Grâce à cette évaluation, nous serons mieux à même de saisir les sources du conflit entre le travail et la vie personnelle; les décideurs et les organismes pourront alors cibler leurs interventions, leurs politiques et leurs programmes qui viseront les facteurs causals pertinents. En adoptant une approche multidimensionnelle dans la conceptualisation des notions d'exigences professionnelles et de conflit entre le travail et la vie personnelle, la présente étude permettra de déterminer avec une plus grande exactitude les problèmes que posent chaque type d'exigences professionnelles pour chacun des groupes. À l'heure actuelle, ni les décideurs ni les organismes ne sont en mesure de définir avec une telle spécificité ces problèmes (la plupart des études ont porté sur le nombre d'heures de travail par semaine et une mesure générale soit du conflit entre le travail et la vie personnelle soit de l'interférence entre les rôles) : l'étude devrait donc aider les parties intéressées à déterminer les interventions pouvant atténuer les différentes formes de conflit entre le travail et la vie personnelle. Enfin, l'examen de l'impact de la culture organisationnelle sur la fréquence des différentes formes de conflits entre le travail et la vie personnelle devrait permettre de mieux comprendre les raisons qui expliquent que les employés qui travaillent au sein d'organismes qui adoptent des « pratiques exemplaires » en matière de politiques favorables à l'équilibre continuent d'éprouver des niveaux élevés de stress et de conflit entre le travail et la vie personnelle.
L'étude est fondée sur un échantillon de 31 571 employés canadiens qui travaillent dans des entreprises de taille moyenne à grande (c.-à-d. de 500 employés ou plus) de trois secteurs économiques différents : le secteur public (administrations fédérale, provinciales et municipales), le secteur privé et le secteur sans but lucratif (SBL) [dans cette étude, il s'agit des secteurs de la santé et de l'éducation]. Au total, 100 entreprises ont participé à l'étude : 40 du secteur privé, 22 du secteur public et 38 du secteur sans but lucratif. La répartition de l'échantillon est la suivante :
L'échantillon du sondage de 2001 est bien équilibré en ce qui a trait à l'âge, à la région, à la taille de la collectivité, au type d'emploi, à la scolarité et à la formation, au revenu personnel, au revenu du ménage et à la situation financière de la famille. L'âge moyen des répondants est de 42,8 ans. Environ la moitié des répondants sont considérés comme des travailleurs du savoir masculins ou féminins ayant fait des études avancées (p. ex. postes de gestion ou professionnels). Une personne sur trois occupe un poste administratif ou de bureau et une sur cinq occupe un poste technique ou de production. La majorité des répondants sont mariés ou vivent avec un conjoint (75 %) et composent des familles à double revenu (69 %). De plus, 11 % des sujets de l'échantillon élèvent seuls leurs enfants et 12 % habitent en milieu rural. Le quart des répondants disent que leur budget est serré - 29 % gagnent moins de 40 000 $ par année. La scolarité d'un répondant sur trois ne dépasse pas le niveau secondaire.
La plupart des répondants ont indiqué avoir des responsabilités autres que professionnelles : 70 % sont des parents (moyenne de 2,1 enfants par parent); 60 % ont la responsabilité de soins aux aînés (moyenne de 2,3 personnes à charge); 13 % ont la responsabilité d'un parent handicapé; 13 % ont la double responsabilité de soins aux enfants et aux aînés (ils font partie de la « génération sandwich »). Le fait que les caractéristiques démographiques de l'échantillon correspondent étroitement aux données nationales fournies par Statistique Canada donnent à penser que les résultats de la présente étude peuvent être généralisés au-delà de cette recherche.
La surcharge de rôles, c'est avoir trop de choses à faire en une période donnée. Cette forme de conflit entre le travail et la vie personnelle survient quand les exigences totales en matière de temps et d'énergie associées aux activités à entreprendre sont trop importantes pour qu'une personne puisse les remplir adéquatement ou sans inquiétude. La majorité des employés de notre échantillon (58 %) sont aux prises avec des niveaux élevés de surcharge de rôles, et 30 % rapportent des niveaux modérés. Seulement 12 % des répondants de l'échantillon déclarent de faibles niveaux de surcharge de rôles. Notre recherche révèle que la proportion de la population active aux prises avec des niveaux élevés de surcharge de rôles a augmenté de façon importante au fil du temps (c.-à-d. d'environ 11 % en 2001 par rapport à 1991).
L'interférence du travail dans la famille survient quand les exigences et responsabilités professionnelles rendent difficile l'exécution des responsabilités familiales. Un Canadien sur quatre de l'échantillon indique que ses responsabilités professionnelles entravent sa capacité à remplir ses responsabilités familiales. Près de 40 % des répondants rapportent des niveaux modérés d'interférence. La proportion de l'effectif canadien qui est aux prises avec des niveaux élevés d'interférence du travail dans la famille n'a pas changé au cours de la dernière décennie.
L'interférence de la famille dans le travail se produit quand les exigences et responsabilités familiales rendent difficile l'exécution des responsabilités professionnelles. Seulement 10 % des Canadiens de l'échantillon rapportent des niveaux élevés d'interférence de la famille dans le travail, tandis qu'un tiers signalent des niveaux modérés d'interférence de ce genre. Les données que nous avons examinées semblent indiquer qu'au cours de la dernière décennie, le nombre de travailleurs canadiens donnant la priorité à leur famille plutôt qu'à leur travail a doublé.
Environ une personne sur quatre subit des niveaux élevés de pression sur le fournisseur de soins : le stress physique, financier ou mental découlant de la responsabilité de soins à des aînés. Tandis que la majorité des répondants de la présente étude (74 %) fait rarement face à cette forme de conflit entre le travail et la vie personnelle, 26 % signalent des niveaux élevés de pression sur le fournisseur de soins.
Nous pouvons, à partir des résultats de la présente étude, formuler les conclusions suivantes liées à l'occurrence de la surcharge de rôles :
Nous pouvons, à partir des données, formuler les conclusions suivantes à l'égard de la prédiction de l'interférence du travail dans la famille :
On trouvera dans le présent rapport les données qui appuient les conclusions suivantes, qui ont trait à la prédiction de l'occurrence de l'interférence de la famille dans le travail :
Question de recherche no 1 : Les variables prédictives importantes de la pression sur le fournisseur de soins
On peut dégager les conclusions suivantes à l'égard des circonstances associées à la pression sur le fournisseur de soins :
L'examen des données permet de formuler d'autres grandes conclusions relatives à la prédiction de l'occurrence des différentes formes de conflit entre le travail et la vie personnelle :
La culture organisationnelle et les exigences professionnelles représentent les variables prédictives les plus importantes de la surcharge de rôles et de l'interférence du travail dans la famille. En ce qui a trait aux exigences professionnelles, la surcharge de rôles et l'interférence du travail dans la famille sont toutes deux associées de façon positive au nombre d'heures supplémentaires non rémunérées par mois, au nombre d'heures de travail par semaine, au nombre d'heures par semaine à faire du travail additionnel à domicile (TAD) et à la quantité de temps où l'employé est absent du domicile en raison de déplacements associés au travail. Les cultures organisationnelles qui mettent l'accent sur le nombre d'heures de travail (c.-à-d. où les possibilités d'avancement sont limitées pour les personnes qui ne travaillent pas de longues heures ou qui refusent de faire du travail additionnel), qui incitent les employés à choisir entre le travail et la vie personnelle (les responsabilités familiales et les congés familiaux sont perçus comme limitant l'avancement) et qui ne favorisent pas l'équilibre entre le travail et la vie personnelle sont également associées à des niveaux élevés de surcharge de rôles et d'interférence du travail dans la famille.
Les premières variables prédictives de la pression sur le fournisseur de soins et de l'interférence de la famille dans le travail sont celles qui sont associées à la famille (exigences non professionnelles, type de famille, responsabilités des rôles d'adulte). Même si l'interférence de la famille dans le travail semble être d'abord dépendante des exigences liées aux soins aux enfants, la pression sur le fournisseur de soins semble découler des problématiques rattachées à la prestation de soins aux aînés. Ces deux formes de conflit entre le travail et la vie personnelle sont associées de façon positive au nombre d'heures par semaine à prodiguer des soins aux aînés, au nombre d'heures par semaine à prodiguer des soins aux enfants et à la responsabilité des soins aux aînés. La pression sur le fournisseur de soins est étroitement associée à la prestation de soins aux aînés.
Voici plusieurs variables prédictives de l'interférence du travail dans la famille qui sont particulières à cette forme de conflit entre le travail et la vie personnelle :
Voici les grandes conclusions que l'on peut tirer à l'égard des différences selon le sexe dans la prédiction du conflit entre le travail et la vie personnelle à partir des résultats de la présente étude :
Nous ne relevons aucune série de facteurs qui contribuent à exposer les employés masculins et féminins à l'ensemble des quatre formes de conflit entre le travail et la vie personnelle. Toutefois, si nous limitons l'examen aux variables prédictives de la surcharge de rôles, de l'interférence du travail dans la famille et de l'interférence de la famille dans le travail, nous pouvons relever un facteur qui accentue le conflit entre le travail et la vie personnelle : la culture de l'organisme où travaille l'employé. Pour les hommes comme pour les femmes, les types de culture suivants posent problème (c.-à-d. les cultures sont associées de façon positive à la surcharge de rôles, à l'interférence du travail dans la famille et à l'interférence de la famille dans le travail) :
En contrepartie, les hommes et les femmes qui travaillent dans un organisme dont la culture est favorable à l'équilibre entre le travail et la vie personnelle font état de niveaux moins élevés de ces formes de conflit entre le travail et la vie personnelle (c.-à-d. que la culture favorable est associée de façon négative à la surcharge de rôles, à l'interférence du travail dans la famille et à l'interférence de la famille dans le travail).
Les déplacements associés au travail semblent davantage poser problème pour les femmes que pour les hommes. Cette conclusion s'appuie sur le constat que les facteurs suivants constituent des variables prédictives importantes de la surcharge de rôles chez les femmes mais pas chez les hommes : le nombre d'heures par semaine consacrées au trajet domicile-travail, et le nombre de soirs de semaine et le nombre de soirs de fin de semaine où elles sont absentes du domicile pour des motifs professionnels. Chez les hommes de l'échantillon, la surcharge de rôles est liée à l'occupation d'un poste de gestionnaire et aux activités professionnelles après les heures normales de travail (c.-à-d. apporter du travail à domicile et faire du TAD).
Travailler dans un organisme qui a mis en place des politiques favorables à l'équilibre constitue une variable prédictive d'une réduction de la surcharge de rôles pour les femmes mais pas pour les hommes. Il est possible que les femmes aient davantage besoin que les hommes de la mise en place de politiques qui régissent le conflit entre le travail et la vie personnelle avant qu'elles soient en mesure de prendre des mesures positives à cet égard (c.-à-d. que les politiques assurent le bien-fondé de leur démarche et leur donnent le « courage » de repousser les demandes de l'organisme). Cette interprétation des données correspond au constat que les femmes (mais non les hommes) qui se déclarent incapables de dire « non » à une demande de travail supplémentaire sont plus susceptibles de faire état d'un niveau élevé d'interférence du travail dans la famille.
Chez les hommes de l'échantillon, le type de famille n'est étroitement associé ni à la surcharge de rôles ni à l'interférence du travail dans la famille. En d'autres termes, les hommes des familles traditionnelles et les hommes célibataires qui ont la garde de personnes à charge signalent les mêmes niveaux de ces formes de conflit entre le travail et la vie personnelle que les pères des familles bi-actives et les hommes des familles bi-actives qui ont la garde d'un aîné. Par contre, chez les femmes qui ont participé à l'étude, le type de famille est étroitement associé à la surcharge de rôles et à l'interférence du travail dans la famille. Les femmes des familles non traditionnelles (qui ont un conjoint qui reste au domicile) font état de niveaux moins élevés de surcharge de rôles et d'interférence de la famille dans le travail, mais de niveaux plus élevés d'interférence du travail dans la famille que les autres femmes. Autrement dit, les femmes de ce type de famille présentent certaines tendances au chapitre du conflit entre le travail et la vie personnelle qui s'apparentent davantage à celles que l'on voit chez les hommes.
Même si les exigences non professionnelles permettent de prédire l'interférence de la famille dans le travail et la pression sur le fournisseur de soins chez les hommes et les femmes, l'ordre d'importance des variables prédictives semble différer chez les hommes et les femmes pour ce qui est de leur lien au conflit entre le travail et la vie personnelle. Chez les femmes, c'est le nombre d'heures consacrées à s'occuper des enfants et des aînés dont ils ont la charge qui pose le plus problème. Le fait de s'acquitter de ces rôles revêt une importance secondaire pour la prédiction de l'interférence de la famille dans le travail. Chez les hommes, par contre, c'est le fait d'assumer la responsabilité principale des soins aux enfants qui semble poser davantage de problèmes que le nombre d'heures consacrées à ce rôle. Cette conclusion correspond au fait que les femmes de l'échantillon passent plus d'heures que les hommes à s'occuper des enfants et des aînés - on peut s'attendre que le nombre d'heures contribue à l'interférence de la famille dans le travail pour ce groupe d'employés.
Ce constat semble indiquer que les rôles multiples de fournisseurs de soins offrent aux femmes une certaine protection contre cette forme de conflit entre le travail et la vie personnelle.
Les données révèlent que, chez les femmes de l'échantillon, deux formes de conflit entre le travail et la vie personnelle (l'interférence de la famille dans le travail et la pression sur le fournisseur de soins) sont associées de façon importante à l'âge de leurs enfants. La pression sur le fournisseur de soins est associée de façon positive à l'âge des enfants, tandis que l'interférence de la famille dans le travail est associée de façon négative à l'âge des enfants. Ces relations n'étaient pas significatives chez les hommes. Les données permettent de brosser le tableau suivant : à mesure que les femmes avancent en âge, elles ont à prodiguer moins de soins à leurs enfants qui grandissent (moins d'interférence de la famille dans le travail) et, parallèlement, plus de soins à leurs parents et aux parents de leur conjoint (plus de pression sur le fournisseur de soins). Les femmes connaissent de faibles niveaux de ces deux formes de conflit lorsque leurs enfants ont atteint l'âge de l'adolescence et que leurs parents ne sont pas trop âgés et sont suffisamment autonomes. Ce résultat peut s'expliquer par le fait que les facteurs biologiques limitent l'âge auquel une femme peut avoir des enfants. Ces conclusions semblent indiquer que les employeurs et les décideurs politiques doivent tenir compte des rôles liés tant aux soins aux enfants qu'aux soins aux aînés lorsqu'ils se penchent sur la question du conflit entre le travail et la vie personnelle chez les femmes.
Les exigences professionnelles sont plus étroitement liées à la pression sur le fournisseur de soins pour les femmes que pour les hommes. L'évaluation des données révèle que la pression sur le fournisseur de soins est associée de façon positive au nombre d'heures par semaine à faire du TAD et est associée de façon négative au nombre d'heures de travail par semaine. Ces données laissent entendre que les femmes qui subissent cette forme de conflit entre le travail et la vie personnelle tentent de s'acquitter à la fois de leurs obligations en matière de soins et de satisfaire aux exigences professionnelles de leur emploi en quittant leur travail plus tôt (donc moins d'heures de travail par semaine) mais en apportant du travail à domicile (niveau accru de TAD).
Les données examinées dans cette recherche ne laissent guère de doute quant au fait qu'il n'y a pas de solution « universelle » au problème du conflit entre le travail et la vie personnelle et que des politiques, pratiques et stratégies différentes seront nécessaires pour réduire chacune des quatre formes de ce conflit. Cela dit, les données indiquent qu'il y a un certain nombre de stratégies et d'approches que les divers intervenants préoccupés par le conflit entre le travail et la vie personnelle peuvent adopter pour réduire ce problème. Le présent rapport présente trois séries de recommandations. Les deux premières présentent les recommandations liées aux exigences professionnelles et à la culture organisationnelle, parce qu'elles ont la plus grande applicabilité (les exigences professionnelles et la culture organisationnelle sont des variables prédictives de trois des quatre formes de conflit entre le travail et la vie personnelle; la pression sur le fournisseur de soins constitue l'exception). On trouvera par la suite des recommandations qui devraient aider les employés à gérer l'interférence de la famille dans le travail et la pression sur le fournisseur de soins.
Pour réduire la surcharge de rôles, l'interférence du travail dans la famille et l'interférence de la famille dans le travail, les employeurs doivent, en premier lieu, faire en sorte que les exigences professionnelles et les attentes liées au travail soient réalistes. Les exigences professionnelles, davantage que les exigences personnelles, constituent les principales variables prédictives de la surcharge de rôles et de l'interférence du travail dans la famille, les deux types de conflit entre le travail et la vie personnelle les plus courants au Canada aujourd'hui. Même s'il arrive souvent que les employeurs vantent les mérites des « programmes » mis en place dans leur organisme pour aider les employés à respecter leurs obligations familiales, ces programmes ou options ne changent rien au fait que la plupart des personnes ont plus de travail à faire qu'une seule personne puisse accomplir au cours d'une semaine de travail normale. En conséquence, les employeurs et les gouvernements doivent reconnaître que la question du conflit entre le travail et la vie personnelle ne peut être résolue sans qu'on aborde le problème de surcharge de travail. De plus, les employeurs peuvent aider les employés à gérer les fortes exigences de leurs fonctions en mettant de l'avant des initiatives visant à accroître chez l'employé le sentiment qu'il maîtrise la situation. Nous estimons que les recommandations suivantes sont essentielles pour résoudre la question des exigences et de leur maîtrise :
Pour réduire la surcharge de rôles, l'interférence du travail dans la famille et l'interférence de la famille dans le travail, les employeurs doivent se pencher sur la question de la culture organisationnelle. L'élaboration de politiques qui visent le conflit entre le travail et la vie personnelle est certes une première étape nécessaire, mais elle ne suffira pas dans la mesure où ces politiques ne seront pas mises en place ou utilisées dans une culture qui ne favorise pas la résolution des questions liées à ce conflit. Les résultats de la présente étude ont permis de repérer trois types de culture organisationnelle qui sont associés à une intensification du conflit entre le travail et la vie personnelle : la culture des longues heures de travail, la culture qui incite l'employé à choisir entre le travail et la vie personnelle, et la culture non favorable (un milieu de travail qui ne favorise pas l'équilibre). On ne peut insister suffisamment sur l'importance d'examiner la question de la culture organisationnelle. De fait, la culture représentait la toute première variable prédictive de la surcharge de rôles, de l'interférence du travail dans la famille et de l'interférence de la famille dans le travail chez les hommes et les femmes. Une approche axée uniquement sur la mise en place de politiques ne pourra corriger les situations problématiques dans bon nombre d'organismes. Afin de répondre au problème du conflit entre le travail et la vie personnelle, les employeurs doivent créer une culture organisationnelle favorable aux employés, c'est-à-dire modifier les structures de récompense et les systèmes d'imputabilité et de mesure.
Même si toutes les recommandations susmentionnées aideront à rendre le milieu de travail plus favorable à l'équilibre, nous recommandons aux organismes qui souhaitent concentrer leurs efforts sur un changement culturel de prendre les mesures suivantes :
Les exigences personnelles et les responsabilités liées aux soins aux enfants et aux aînés sont des variables prédictives particulières à l'interférence de la famille dans le travail et à la pression sur le fournisseur de soins. Pour réduire ces formes de conflit entre le travail et la vie personnelle, il faudra établir un partenariat entre les gouvernements, les employés, les syndicats et les employeurs. Nous recommandons les mesures suivantes :
Enfin, signalons que les résultats de la présente étude sont quelque peu inquiétants, dans la mesure où ils sont révélateurs des valeurs canadiennes. Pourquoi semble-t-il si difficile de s'occuper des aînés et des enfants? Pourquoi les Canadiens et les Canadiennes renoncent-ils à fonder une famille ou choisissent-ils d'avoir moins d'enfants? Y a-t-il eu un changement des valeurs au Canada? Les cultures organisationnelles qui incitent à choisir entre le travail et la vie personnelle et les cultures des longues heures de travail sont-elles représentatives des priorités de la population canadienne? Est-ce que de telles cultures nous rendent plus concurrentiels sur le marché international, ou sommes-nous plutôt en train de réduire nos chances de vivre un avenir prospère pour des gains à court terme? Les exigences imposées aux familles et aux employés sont-elles excessives? Les données présentées dans cette étude permettent de supposer que les Canadiens et les Canadiennes doivent prendre du recul et réexaminer ces problématiques. Les employés et les employeurs canadiens ont « survécu » aux années 1990; aujourd'hui, il se peut fort bien que notre capacité à prospérer dans le nouveau millénaire repose sur la qualité de nos réponses aux questions évoquées dans le présent rapport.
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1 Dans le présent document, le terme
« travail » désigne un emploi
rémunéré.
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