Dans ce chapitre, nous abordons les questions suivantes :
Les données liées à ces questions se trouvent aux annexes B et C, et nous les analysons dans les sections qui suivent.
Ce chapitre comprend quatre parties principales. Nous présentons des renseignements généraux sur l'usage des médicaments sur ordonnance à la section 1. Les données sur l'usage des médicaments sur ordonnance par les travailleurs canadiens qui ont répondu au questionnaire de la présente étude se trouvent à la section 2. Nous y traitons aussi des effets du sexe, du type d'emploi, du statut de responsable de personne à charge et du secteur d'emploi sur l'usage des médicaments sur ordonnance. À la section 3, nous établissons un lien entre l'usage des médicaments sur ordonnance et le conflit entre le travail et la vie personnelle. Un résumé de nos principales constatations concernant les médicaments sur ordonnance se trouve à la section 4.
Les médicaments sur et sans ordonnance aident les Canadiens de différentes manières. Selon l'ICIS (2002, p. 77), ils peuvent sauver des vies, réduire le besoin d'interventions chirurgicales, maintenir ou améliorer la qualité de vie. Des millions de Canadiens prennent des médicaments chaque jour, et la plupart d'entre eux achètent au moins un médicament sur ordonnance chaque année (ICIS, 2002). En 2000, la liste de Santé Canada comprenait près de 22 000 médicaments approuvés pour les humains. Près de 5 200 d'entre eux peuvent être considérés comme des médicaments sur ordonnance (ICIS, 2002). Plusieurs sont considérés comme des « demi-technologies », car ils réduisent les symptômes, mais ne préviennent ni ne guérissent la maladie sous-jacente (ICIS, 2002). Voici un aperçu de ce qu'on sait de l'usage des médicaments sur ordonnance au Canada.
L'ICIS (2002) affirme qu'un peu plus des trois quarts (78 %) des Canadiens de 12 ans et plus disent avoir pris un médicament sur ou sans ordonnance, ou plus, au cours du dernier mois de 1998-1999. Les femmes et les personnes âgées sont plus susceptibles d'indiquer qu'elles prennent des médicaments (ICIS, 2002).
Quels médicaments utilise-t-on le plus souvent? Selon l'Enquête nationale sur la santé de la population de 1998-1999, les médicaments contre la douleur sont ceux que les Canadiens (65 % d'entre eux au cours du mois précédant l'enquête) prennent le plus souvent, puis les médicaments pour le coeur (13 %), les remèdes pour l'estomac (13 %), les antibiotiques (8 %), les somnifères et les tranquillisants (5 %) et les antidépresseurs (4 %) (ICIS, 2002). Duffy (2002) présente des données similaires pour 2001, indiquant que les Canadiens ont dépensé environ 15 milliards de dollars pour des médicaments contre les maux de tête, l'hypertension artérielle, les niveaux élevés de cholestérol, la dépression, l'arthrite, l'asthme et d'autres maladies (Duffy, 2002). Le Conseil d'examen du prix des médicaments brevetés (cité dans ICIS, 2002) donne un aperçu plus générique de la situation. Selon lui, les compagnies pharmaceutiques ont vendu environ 6,3 milliards de dollars de médicaments brevetés au Canada en 2000. Il s'agit là des deux tiers (63 %) de la vente totale de médicaments au Canada. En comparaison, les médicaments sur ordonnance con-stituaient 43 % des ventes totales de médicaments en 1995. Les médicaments non brevetés représentaient 28 % de la vente des autres médicaments au Canada en 2000. Les médicaments génériques ne constituaient que 9 % des ventes en 2000.
En 1993, on estimait que les dépenses en médicaments sur et sans ordonnance s'élevaient à 9,884 milliards de dollars et constituaient 6,3 % du fardeau économique total de la maladie au Canada (Statistique Canada, 1999). Ces chiffres s'élevaient à environ 15,5 milliards de dollars en 2001- soit une hausse de 8,6 % comparativement à l'année précédente (Duffy, 2002). Le gouvernement du Canada (et, par conséquent, les contribuables), paie presque la moitié (43 %) de ces coûts. Le reste est assumé par les compagnies d'assurance privées et par les particuliers.
En 1997, seuls quatre des 25 pays membres de l'OCDE qui ont fait rapport de leurs dépenses en médicaments (la France, les États-Unis, le Japon et la Belgique) ont dépensé plus que le Canada en médicaments, par personne (ICIS, 2002).
Le coût des médicaments a énormément augmenté depuis 1979 (Statistique Canada, 1999). Selon les données publiées, en 2001, chaque Canadien a plus que doublé ses dépenses en médicaments vendus au détail depuis 1990 (sans rajustement des taux d'inflation) (ICIS, 2002).
Pourquoi dépense-t-on plus en médicaments? L'ICIS (2002) présente quelques raisons possibles : changement de la taille de la population totale; démographie de la population; santé des Canadiens; hausse du prix à l'unité des médicaments brevetés et non brevetés vendus en gros et au détail; hausse des honoraires professionnels; changement de la pratique des médecins à l'égard des ordonnances; utilisation par patient des médicaments (c.-à-d. chaque patient consomme plus de médicaments chaque année). Mentionnons aussi la tendance à traiter par les médicaments (en évitant autant que possible les interventions chirurgicales), l'émergence de nouvelles maladies que seuls certains médicaments peuvent guérir, et le développement de nouveaux médicaments pour traiter des maladies connues (ICIS, 2002).
Duffy (2002) fait remarquer que même si l'accroissement des dépenses en médicaments découle du vieillissement de la population et de l'invention de nouveaux remèdes, il y a d'autres explications. Ainsi, le prix des médicaments au Canada est très désavantageux par rapport à celui offert dans d'autres pays. Selon Duffy, le marché ne favorise pas la santé publique (Duffy, 2002, B2). Il soutient cette affirmation en citant les données suivantes :
Duffy souligne aussi que le nombre de médicaments prescrits par personne a augmenté de 25 % entre 1996 et 2002. Ces données sont troublantes car, dit-il, « le Canada n'a pas la capacité économique de dépenser continuellement en soins de santé. »
Au Canada, tant le secteur public que le secteur privé défraie une partie des médicaments. Les paiements du secteur public proviennent des gouvernements, des Commissions de la santé et de la sécurité au travail et d'autres régimes de sécurité sociale. Chaque Canadien paie une partie de ses médicaments, et les compagnies d'assurance privées (souvent par l'entremise de l'employeur) en paient la plus grande partie (ICIS, 2002). Même si les secteurs public et privé dépensent graduellement plus par personne en médicaments vendus au détail (sans rajustement des taux d'inflation) depuis 1975, le financement du secteur public a augmenté plus rapidement (de 16 % entre 2000 et 2001) que celui du secteur privé (augmentation de 3 % pendant cette même période) (ICIS, 2002).
Les données de la recherche nous fournissent plus d'information sur l'usage des médicaments sur ordonnance que font les Canadiens qui travaillent pour les plus grands employeurs du Canada.
Les travailleurs canadiens types ont dépensé environ 81,82 $ en médicaments sur ordonnance au cours d'une période de six mois. Bien que 44 % des employés n'aient pas acheté de médicaments sur ordonnance, un sur cinq d'entre eux (soit 19 %) a dépensé plus de 150 $ en médicaments en une période de six mois pour sa propre consommation. Les autres répondants (37 % de l'échantillon) ont dépensé entre 1 $ et 150 $ au cours de la période de six mois ayant précédé cette étude (voir la figure 10).
Figure 10
Montant dépensé en médicaments sur ordonnance
sur une période de six mois

Dans la plupart des cas, les coûts en médicaments sur ordonnance sont payés par l'employeur. Quatre-vingts pour cent des répondants ont déclaré que leur employeur payait le montant intégral de leurs médicaments. Presque tous les autres employés ont affirmé qu'ils partageaient le paiement de leurs médicaments sur ordonnance avec leur employeur.
Les femmes dépensent plus que les hommes en médicaments sur ordonnance. Nous avons observé cette différence entre les sexes dans tous les types d'emploi et de secteur. Elle s'applique aux répondants avec ou sans la garde de personnes à charge. Elle correspond aussi aux conclusions présentées dans la documentation (ICIS) et confirme le fait que les femmes sont plus susceptibles que les hommes de consulter un médecin ou autre professionnel des soins de santé ainsi que des professionnels de la santé mentale, et de recevoir des soins en clinique externe. L'achat de médicaments comme les contraceptifs oraux explique une certaine partie de cette différence entre hommes et femmes, mais pas toute. À nouveau, il est difficile de dire, à partir de ces données, si ces différences selon le sexe découlent d'une meilleure utilisation du système de soins de santé de la part des femmes (p. ex., elles sont plus susceptibles de consulter un professionnel de la santé lorsqu'elles sont malades afin de traiter leur maladie dès qu'elle se manifeste) ou d'une tendance de la part des hommes de ne se faire soigner que lorsqu'ils se sentent physiquement mal.
Les femmes qui occupent d'« autres » postes dépensent plus en médicaments sur ordonnance que leurs collègues professionnelles et gestionnaires (21 % des femmes de l'échantillon des « autres » postes ont dépensé plus de 150 $ ou plus en six mois, comparativement à 18 % des femmes de l'échantillon des répondants professionnels et gestionnaires). Nous n'avons pas observé cette différence de poste chez les hommes de l'échantillon. Ces résultats correspondent à ceux observés sur la santé perçue (les femmes occupant d'« autres » postes sont plus susceptibles que les femmes de postes professionnels de déclarer que leur santé est assez bonne ou mauvaise) et sur la consultation de médecins. Ils renforcent notre opinion voulant que les postes de gestionnaire et de professionnel favorisent la santé des femmes, ou encore que les postes de bureau et d'administration (c.-à-d. les postes de col rose) nuisent plus à la santé des femmes que les postes de col bleu nuisent à celle des hommes. Cette différence signale peut-être aussi une orientation différente des femmes titulaires d'« autres » postes envers l'usage des médicaments sur ordonnance.
Les femmes qui ont des personnes à charge dépensent plus en médicaments sur ordonnance que celles qui n'ont pas à assumer de telles responsabilités (21 % d'entre elles dépensent plus de 150 $ en médicaments sur ordonnance en une période de six mois, comparativement à 19 % des femmes qui n'ont pas ces responsabilités). Nous n'avons pas observé cette différence chez les hommes de l'échantillon. Les employés (autant les femmes que les hommes ayant des personnes à charge) sont aussi plus susceptibles de consulter des professionnels de la santé mentale. Ensemble, ces résultats tendent à démontrer que les femmes qui ont des personnes à charge reçoivent peut-être des médicaments sur ordonnance contre le stress, la dépression, etc.
Les résultats sur les montants dépensés en médicaments sur ordonnance sont presque identiques à ceux de la santé perçue et de la consultation de médecins et de professionnels d’autres soins de santé et de la santé mentale ainsi que des soins reçus en clinique externe : les femmes du secteur public sont les plus grandes utilisatrices de médicaments sur ordonnance (23 % ont dépensé plus de 150 $ en médicaments sur ordonnance dans les six mois précédant cette étude), et les hommes du secteur privé sont ceux qui y ont le moins recours (12 % des hommes de ce groupe ont dépensé ce montant en médicaments sur ordonnance pendant cette période). Outre ces différences, soulignons encore deux écarts intéressants. D’un côté, les hommes de l’échantillon du secteur public sont plus susceptibles de dépenser plus de 150 $ en médicaments sur ordonnance que ceux du secteur SBL qui, de leur côté, sont plus susceptibles de dépenser ce montant que ceux du secteur privé. Quant aux femmes de l’échantillon, celles du secteur privé ont plus tendance que celles du secteur SBL de dépenser 150 $ ou plus en médicaments surordonnance. Dans les deux cas, cependant, les répondantes du secteur public sont plus susceptibles de dépenser 150 $ ou plus en médicaments sur ordonnance que les employées des deux autres secteurs. Il est difficile, en nous fondant sur ces données, de déterminer pourquoi les employées du secteur public dépensent plus en médicaments sur ordonnance. Nous pouvons suggérer plusieurs explications qui ne s'excluent pas les unes les autres. Ces données indiquent d'abord que les régimes d'avantages sociaux du secteur public sont plus généreux que ceux qu'offrent les autres secteurs. Elles indiquent peut-être aussi que les employés du secteur public sont en plus mauvaise santé que leurs collègues des secteurs privé et SBL.
Trois des quatre mesures du conflit entre le travail et la vie personnelle utilisées dans la présente étude sont fortement liées au coût des médicaments sur ordonnance. Les données clés se trouvent à la figure 11 et aux annexes C et D, et nous les analysons dans la section suivante.
Les employés qui subissent des niveaux élevés de surcharge de rôles dépensent en moyenne 93 $ tous les six mois en médicaments sur ordonnance, un montant beaucoup plus élevé que la somme de 75 $ que dépensent ceux qui ressentent des niveaux modérés de surcharge de rôles, comparativement à 69 $ chez ceux qui ont un faible niveau de surcharge de rôles. Par extrapolation, les entreprises qui paient 100 % des dépenses de leurs employés en médicaments sur ordonnance (soit 80 % des entreprises de cet échantillon) pourraient économiser en moyenne 36 $ par employé chaque année en réduisant la surcharge de rôles à des niveaux modérés, et presque 50 $ par employé chaque année en réduisant la surcharge de rôles à de faibles niveaux.
Les données sur le risque relatif appuyent une proposition similaire. Les employés dont la surcharge de rôles est faible sont 1,3 fois plus susceptibles de n'avoir pas acheté de médicaments sur ordonnance au cours des six mois précédant cette étude que ceux qui subissent des niveaux élevés de surcharge de rôles. Cependant, les employés qui ont des niveaux élevés de surcharge de rôles sont presque deux fois plus susceptibles (risque relatif de 1,9) d'avoir dépensé 150 $ ou plus en médicaments pendant ces six mois. Ces données renforcent notre conclusion selon laquelle les employés qui travaillent trop coûtent cher à leurs employeurs, plutôt que de générer des profits.
Les employés qui subissent des niveaux élevés d'interférence du travail dans la famille sont 1,3 fois plus susceptibles que ceux qui en subissent moins de dépenser 150 $ ou plus en médicaments sur ordonnance au cours d'une période de six mois. Ils dépensent environ 94 $ tous les six mois en médicaments qu'on leur a prescrits, 30 $ par année de plus que leurs collègues qui ne laissent pas le travail nuire à leur vie familiale. Nous avons fait remarquer plus haut que les employés qui font passer le travail avant la famille en paient le prix sous forme d'augmentation des niveaux de stress, d'humeur dépressive et de baisse de la satisfaction de vivre. Ces données semblent aussi indiquer que les employeurs en paient aussi le prix sous forme de coûts en soins de santé et, par conséquent, de réduction de leurs profits.
Environ 10 % des participants de l'échantillon placent leur famille au premier plan (c.-à-d. qu'ils accordent la priorité à leurs responsabilités familiales plutôt qu'au travail en refusant de rester tard au bureau, de voyager à des fins d'affaires ou d'accepter une promotion). Il est intéressant de remarquer que ce type de comportement ne semble pas être fortement lié à l'usage de médicaments sur ordonnance. Le risque relatif d'une forte interférence de la famille dans le travail est de moins de 1,3, ce qui confirme le fait que les répondants qui ressentent une forte interférence de la famille dans le travail n'utilisent pas autant les services de soins de santé que leurs collègues qui souffrent d'une surcharge de rôles élevée ou de pression sur le fournisseur de soins.
L'autre forme de conflit entre le travail et la vie personnelle liée à des dépenses plus élevées en médicaments sur ordonnance est la pression sur le fournisseur de soins. Les employés qui subissent une forte pression sur le fournisseur de soins sont 1,6 fois plus susceptibles de dépenser 150 $ ou plus en six mois que les employés qui ressentent une faible pression sur le fournisseur de soins. Ils dépensent en moyenne environ 118 $ en six mois en médicaments sur ordonnance, comparativement à un montant de 86 $ que dépensent ceux qui ressentent une faible pression sur le fournisseur de soins. Cette dépense majeure de ceux qui souffrent de cette forme de conflit entre le travail et la vie personnelle ne nous surprend pas, car ces employés sont plus susceptibles que les répondants qui ressentent d'autres formes de conflit entre le travail et la vie personnelle d'avoir reçu des soins à l'hôpital (en hospitalisation, à la salle d'urgence ou à la clinique externe) au cours des six mois précédant cette étude. Il semblerait que la pression sur le fournisseur de soins soit liée à une hausse de l'incidence de maladies nécessitant des traitements médicaux et des médicaments sur ordonnance.
Le Canada dépense plus en médicaments par personne (près de 15,5 milliards de dollars par année) que la plupart des autres nations. En fait, selon les estimations, les dépenses en médicaments sur et sans ordonnance constituent 6,3 % du fardeau économique total de la maladie au Canada (Statistique Canada, 1999). Le gouvernement du Canada (et, par conséquent, les contribuables) paie près de la moitié (43 %) de ces coûts. Le reste est défrayé par des compagnies d'assurance privées et par les patients eux-mêmes. Les résultats de la présente étude portent à croire que l'on pourrait réduire ces coûts en médicaments si les gouvernements et les organismes réussissaient à régler le problème que crée le conflit entre le travail et la vie personnelle.
En moyenne, les travailleurs canadiens de cet échantillon ont dépensé environ 82 $ en médicaments sur ordonnance en une période de six mois. Bien que 44 % des employés n'aient pas acheté de médicaments sur ordonnance, un employé sur cinq (19 %) a dépensé plus de 150 $ en médicaments sur ordonnance. Dans la plupart des cas, ces médicaments sur ordonnance sont payés par l'employeur, car 80 % des répondants ont indiqué que leur employeur paie le montant intégral de leurs médicaments.
Qui dépense le plus en médicaments sur ordonnance? Selon les données de la présente étude, les employés des groupes suivants sont les plus vulnérables : les femmes qui occupent d'« autres » postes, celles qui ont la garde de personnes à charge, les employés du secteur public, les personnes qui subissent des niveaux élevés de surcharge de rôles et celles qui ressentent des niveaux élevés de pression sur le fournisseur de soins.
Ces données indiquent que les organismes et les gouvernements qui désirent payer moins en médicaments sur ordonnance (et, par conséquent, en avantages sociaux pour leurs employés) devraient s'efforcer de réduire deux formes de conflit entre le travail et la vie personnelle : la surcharge de rôles et la pression sur le fournisseur de soins.
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