Actualités en épidémiologie sur le VIH/sida - mai
2004
Relations orales et risque de transmission du VIH
Introduction
Points Saillants

Dans certaines études, les relations orales
non protégées ont été associées à l'infection à VIH.

Une mauvaise santé bucco-dentaire et la
présence d'autres ITS peuvent accroître le risque de
transmission du VIH lors de relations orales.

Le risque réel de transmission du VIH à la
suite de relations orales est difficile à évaluer vu
que les sujets étudiés peuvent ne pas déclarer
toutes les activités sexuelles qui présentent un risque élevé.

Les relations orales, en particulier la fellation
passive non protégée avec éjaculation, devraient être
considérées comme un comportement qui présente
un risque potentiel de transmission du VIH.
Le risque de transmission du VIH lors de relations anales et
vaginales non protégées est bien connu. Aux
É.-U., les estimations de la probabilité de
transmission du VIH pour chaque relation passive péno-anale
avec éjaculation entre hommes homosexuels varient de
0,005-0,03 durant la phase asymptomatique de
l'infection1à 0,1-0,3 durant la
primo-infection à VIH2. Selon les analyses de
données provenant d'études
nord-américaines et européennes sur les couples
hétérosexuels de longue date, la probabilité
de transmission du VIH par acte sexuel lors de relations
péno-vaginales serait d'environ 0,0013. Le
risque indépendant de transmission du VIH à la suite
de contacts oro-génitaux a cependant été plus
difficile à étudier et il est moins bien compris.
Une étude a calculé la probabilité de
transmission du VIH par acte sexuel dans une cohorte d'hommes
qui ont des relations avec des hommes (HRSH) et l'a
estimée à 0,82 % par acte pour les relations anales
passives non protégées, à 0,06 % pour les
relations anales actives non protégées et à
0,04 % pour les relations orales passives non
protégées avec éjaculation4.
C'est la seule étude disponible qui estime la
probabilité de transmission par voie orale; d'autres
études devraient être effectuées pour
corroborer ces estimations.
Dans une autre étude, on a tenté de calculer la
fraction étiologique du risque (FER) dans la population pour
la prévalence du VIH associée à la fellation.
La FER est le pourcentage de l'incidence d'une maladie (en
l'occurrence, l'infection à VIH) dans une population
qui est attribuable à un certain comportement à
risque (en l'occurrence, la fellation). Cette étude, qui
portait sur les HRSH, a révélé que la FER
était de 0,18 % chez les HRSH ayant eu un partenaire au
cours des six mois précédents, de 0,25 % chez ceux en
ayant eu deux et de 0,31 % chez ceux en ayant eu
trois.5
Le présent rapport fait le point sur les relations orales
et le risque de transmission du VIH. Les recommandations actuelles
concernant l'utilisation du condom lors des relations orales
sont également passées en revue.
Études en laboratoire et sur des animaux :
Données établissant un lien entre l'infection
à VIH et les relations orales chez les humains
- Une étude sur des animaux a révélé
que la dose minimale du virus de l'immunodéficience
simienne (VIS) (virus étroitement apparenté au VIH-1)
qui est requise pour infecter des singes rhésus adultes par
voie orale était 6 000 fois inférieure à la
dose minimale requise pour transmettre l'infec-tion par voie
rectale. Les chercheurs ont conclu qu'à l'exemple de
l'exposition au VIS par voie orale chez les singes
rhésus, l'exposition au VIH-1 par voie orale chez les
humains comporte probablement un risque
d'infection.6
- Dans une étude en laboratoire visant à examiner
la transmission orale du VIH par le sperme et le colostrum, des
échantillons de lait humain, de colostrum, de sperme et de
sang de donneurs normaux ont chacun été
combinés à des échantillons de salive et de
leucocytes infectés par le VIH. Tous les
échantillons, en volumes physiologiques normaux, ont
empêché la salive d'inactiver les leucocytes
infectés par le VIH, ce qui a amené les chercheurs
à conclure que le VIH présent dans le sperme, le lait
et le colostrum peut se transmettre par voie
orale.7
- Dans une autre étude, on a prélevé des
échantillons de tissus buccaux chez des sujets non
infectés et on les a exposés à trois types de
VIH. Les chercheurs ont découvert que les
kératinocytes humains normaux, qui sont produits dans la
bouche, peuvent être infectés par le VIH et
transmettre le virus aux leucocytes adjacents. Bien que certains
glycolipides produits par la bouche puissent inhiber la
réplication du VIH et que l'infectiosité
observée ait été plus faible que dans le
plasma sanguin, les résultats confirment tout de même
le risque de transmission orale du VIH.8
Relations orales entre hommes homosexuels : pas aussi
sûres qu'on le croyait
Plusieurs études épidémiologiques ont
examiné le risque d'infection à VIH lors de
relations orales passives non protégées (fellation
passive) :
- Dans une étude menée entre 1996 et 1999 sur des
HRSH ayant reçu récemment un diagnostic
d'infection à VIH, on a constaté que 7,8 % des
sujets (huit sur 102) ont probablement été
infectés lors de relations orales passives.9
- Dans une étude prospective de l'infection à
VIH et du sida chez des HRSH des Pays-Bas réalisée
entre 1986 et 1988, quatre des 102 cas de séroconversion
(3,9 %) étaient probablement survenus lors de relations
orales passives.10
- Dans une étude de nouveaux cas diagnos-tiqués
d'infection à VIH chez des hommes homosexuels
effectuée entre 1990 et 1992, six des 37 patients (16,2 %)
qui avaient été infectés dans
l'année qui avait précédé les tests
prétendaient que la seule voie possible d'infection
était des relations orales passives.11
Plusieurs études ont également examiné la
possibilité de transmission du VIH par des relations
oro-génitales actives non protégées (fellation
active) ou des rapports oro-anaux actifs (anilingus actif) :
- Dans une étude prospective de l'infection à
VIH chez des HRSH des Pays-Bas, cinq des 102 sujets qui avaient
présenté une séro-conversion (4,9 %) ont
peut-être été infectés lors de relations
oro-génitales ou oro-anales actives.10
- Dans une étude de cohorte sur les HRSH, datant de 1988,
deux des cinq cas de séroconversion ont été
attribués à des relations oro-génitales
actives.12
Même si l'on n'y distingue pas le type de
relations orales entre HRSH, d'autres rapports ou études
évoquent la possibilité d'une transmission du VIH
par les contacts péno-oraux/oro-anaux :
- Au R.-U., 13 cas de transmission du VIH lors de contacts
oro-génitaux avaient été signalés aux
autorités sanitaires en date de décembre 1998. Dans
deux de ces cas, le médecin notificateur n'était
pas convaincu que les contacts oro-génitaux étaient
le seul facteur de risque.13
- Dans une étude américaine décrivant les
caractéristiques cliniques et épidémiologiques
de la primo-infection à VIH, quatre des 46 patients ont
déclaré n'avoir eu que des contacts
oro-génitaux non protégés durant les rapports
sexuels soupçonnés d'avoir entraîné
leur séroconversion.14
- Dans une étude portant sur 741 HRSH des Pays-Bas, les
contacts oro-génitaux ont été
identifiés comme un facteur de risque indépendant
d'infection à VIH, bien que ce résultat ne
fût pas statistiquement significatif.15
- Dans une étude américaine, les hommes homosexuels
qui ont participé à une étude sur
l'hépatite B présentaient un risque plus
élevé d'infection à VIH associé
à la fois aux contacts oro-génitaux et aux rapports
oro-anaux.16
- Dans la cohorte Oméga du Québec, 10 HRSH sur 629
(1,6 %) ont présenté une séroconversion et
n'ont cité que des relations passives non
protégées comme voie possible
d'infection.17
- En Australie, des chercheurs étudiant les HRSH et les
comportements à risque ont découvert que cinq des 75
(6,7 %) sujets récemment séroconvertis participant
à l'étude avaient vraisemblablement
été infectés par des contacts oraux. Les
auteurs signalent qu'il est difficile de confirmer la voie de
transmission. Les sujets présentaient différents
profils de risque : par exemple, un piercing du pénis chez
l'un pouvait être à l'origine de la
transmission, un autre souffrait de gengivite et subissait des
traitements dentaires, et un autre avait des relations anales
protégées.18
Prévalence des relations orales non
protégées chez les hommes homosexuels
- L'étude de la cohorte Oméga au Québec
a examiné la prévalence des relations orales non
protégées chez 400 HRSH dont les partenaires sont
séropositifs ou non. Les chercheurs ont relevé des
taux de relations orales non protégées de 94 %
avec un partenaire régulier séronégatif, de 91
% avec un partenaire régulier dont le statut
sérologique n'était pas connu et de 88 % avec un
partenaire régulier séropositif.
- Dans le cas des partenaires occasionnels, les taux
s'établissaient à 92 % pour les relations avec
des partenaires séronégatifs ou de statut
sérologique inconnu et de 73 % pour les relations avec des
partenaires séropositifs.19 Dans
l'étude Polaris menée en Ontario, des chercheurs
étudiant la différence entre des séroconvertis
récents et des HRSH séro-négatifs pour le VIH
ont rapporté que 97 % de l'échantillon des
séroconvertis (n = 62) avaient des relations orales non
protégées, tout comme 73 % des HRSH
séronégatifs (n = 121). De plus, 55 % des
séroconvertis récents et 27 % des HRSH
séronégatifs ont signalé avoir
été exposés à l'éjaculat au
cours de relations orales non
protégées.20
Relations orales à risque parmi les
hérérosexuels
- Dans une étude sur des jeunes de la rue de sexe
féminin s'adonnant à la prostitution à
Montréal, des chercheurs ont observé que le condom
était très rarement utilisé au cours des
relations orales. Seulement 5 % des filles qui se prostituaient et
4 % des filles qui ne se prostituaient pas utilisaient des condoms
pour les fellations.21
Transmission du VIH entre femmes lors des relations
orales : biais ou réalité?
À ce jour, plusieurs rapports ont été
publiés sur la transmission du VIH lors des contacts
oro-génitaux entre lesbiennes (cunnilingus).22 Un
certain nombre de chercheurs ont cependant laissé entendre
que l'activité bisexuelle peut être
sous-déclarée par les lesbiennes et, partant, que les
cas de transmission du VIH entre femmes ne sont pas tous
authentiques.23
Transmission possible du VIH entre partenaires
hétérosexuels lors des relations orales
- Plusieurs cas ont été signalés dans la
littérature concernant des femmes qui ont contracté
l'infection à VIH après avoir eu des relations
orales avec leurs partenaires masculins séropositifs
(fellation passive).24
- Des cas d'infection chez les hommes à la suite de
relations orales avec leurs partenaires féminins ont
été signalés, dont un cas où un homme a
été apparemment infecté lors d'une
fellation exécutée par une
prostituée.25,26
- Par ailleurs, dans une étude effectuée à
Madrid sur 135 couples sérodiscordants, on a consigné
plus de 19 000 occurrences de relations orales non
protégées entre conjoints sans la moindre
séroconversion, ce qui montre qu'il faudrait faire une
étude plus approfondie de ce comportement.27
Co-facteurs potentiels de transmission du VIH durant
les relations orales
Si elle ne contient pas de sang, la salive ne présente
aucun risque de transmission du virus; la recherche a en effet
montré qu'une enzyme dans la salive inhibe le VIH. En
général, la bouche et la gorge sont bien
armées contre le VIH : la muqueuse buccale contient peu des
cellules les plus réceptives au VIH.28 D'autres études montrent que la salive contient
plusieurs inhibiteurs du VIH, tels que des peroxydases et la
thrombospondine-1 et que l'hypotonicité de la salive
nuit à la transmission des leucocytes
infectés.29
Des rapports de cas ont fait état de facteurs qui peuvent
être associés à l'augmentation du risque de
transmission du VIH lors des relations orales : traumatisme,
lésions, inflammation de la bouche, infections transmises
sexuellement concomitantes, éjaculation dans la bouche et
immunodépression générale.13 Dans
le cas de la fellation passive, une mauvaise santé
bucco-dentaire et l'éjaculation dans la bouche est une
combinaison dangereuse qui accroît le risque de transmission
du VIH.30
- Dans une étude transversale menée en 1996 sur des
personnes qui fumaient de la cocaïne sous forme de crack, les
lésions buccales étaient associées à
l'infection à VIH chez les personnes qui disaient avoir
des relations orales passives.31
- Une étude de 1993 portant sur les travailleuses de
l'industrie du sexe a révélé que les
utilisatrices de crack qui n'utilisaient pas
régulièrement le condom lors des relations orales
avec leurs clients étaient plus nombreuses à
être infectées par le VIH que celles qui employaient
toujours le condom lors des fellations.32
- Sur les huit HRSH participant au projet Options de San
Francisco en 2000 qui pouvaient avoir contracté une
infection à VIH par des relations orales passives, trois ont
fait état de problèmes buccaux, dont un saignement
occasionnel des gencives.9
Relations orales et counselling sur les
précautions à prendre : opinions qui ont cours et
recommandations
- Selon la Société canadienne du sida (SCS), la
fellation active entre hommes ou entre femmes et hommes comporte un
risque négligeable de transmission du VIH, qu'on utilise
ou non le condom. La fellation passive entre hommes ou entre hommes
et femmes présente un risque négligeable si un condom
est utilisé ou un faible risque en l'absence de condom
(qu'il y ait ou non éjaculation dans la bouche). La SCS
émet actuellement la mise en garde suivante : le risque de
transmission lors d'une fellation passive augmente s'il y a
des lésions ou des plaies dans la bouche.33
- Pour ce qui est du cunnilingus actif entre hommes et femmes ou
entre deux femmes, la SCS considère que cette pratique
comporte un risque négligeable de transmission du VIH si une
méthode de barrière est utilisée et un faible
risque si aucune barrière n'est employée (peu
importe la période dans le cycle menstruel). Le cunnilingus
passif entre hommes et femmes ou entre deux femmes présente
un risque négligeable de transmission du
VIH.33
- L'anilingus actif et passif, avec ou sans barrière,
entre partenaires du même sexe ou du sexe opposé,
comporte, selon la SCS, un risque négligeable de
transmission du VIH.33
- La SCS souligne que le risque de transmission du VIH (ou
d'autres ITS) lors de tous ces types de relations orales peut
être réduit efficacement si l'on utilise comme il
convient une barrière en latex (condom ou digue dentaire) et
recommande donc d'éviter les contacts
oro-génitaux ou oro-anaux non
protégés.33
Conclusions
Le risque de transmission du VIH lors des relations orales est
difficile à évaluer parce que les personnes qui
présentent une séro-conversion peuvent ne pas
déclarer toutes leurs autres pratiques sexuelles à
risque élevé. Un examen de la littérature a
montré que l'exposition au VIH lors des relations non
protégées est un facteur de risque indépendant
d'acquisition du VIH dans seulement trois (12,5 %) des 24
études épidémiologiques visant à
examiner le risque d'infection à VIH associé
à différentes expositions sexuelles.34 Il
ressort donc que le rôle des relations orales dans la
transmission du VIH résulte de l'interaction complexe de
plusieurs variables : la fréquence relative des relations
orales (entre autres activités), l'infectivité
des sécrétions orales et sa modification par les
pathologies bucco-dentaires et la résistance à
l'infection associée aux substances inhibitrices dans la
salive.34 L'incidence et la prévalence du VIH
dans la collectivité, le rôle du traitement
antirétroviral et l'importance des précautions
prises par les personnes exercent également une
influence.34
Bien que les relations orales comportent un plus faible risque
que les relations anales ou vaginales non protégées,
des expositions répétées peuvent
accroître le risque. Le risque d'être
infecté par le VIH lors de relations orales est faible, mais
la plus grande fréquence de cette pratique indique
qu'elle pourrait contribuer à une forte proportion de
cas d'infection parmi les HRSH. Dans le contexte des pratiques
sexuelles à risques réduits, il faut
considérer les relations orales, en particulier la fellation
passive non protégée avec éjaculation, comme
un comportement présentant un risque potentiel de
transmission du VIH.
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