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Volume 27-04
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ÉCLOSION DE TRICHINOSE ASSOCIÉE À DES MORSES DE L'ARCTIQUE DANS LE NORD DU CANADA, 1999Introduction La trichinose est une zoonose helminthique répandue qui est endémique dans le nord du Canada, où l'on estime que le taux d'incidence dans la population autochtone serait de 11 cas par 100 000 habitants(1). De la viande contaminée d'ours polaire et de morse a été la source la plus fréquente de trichinose humaine dans l'Arctique canadien bien qu'il existe d'autres carnivores qui sont une source réelle et potentielle d'infection chez les humains(1-4). Les taux de prévalence de la trichinose chez l'ours polaire (Ursus maritimus) ont été estimés de 24,2 % à 60,9 %, tandis que chez les morses (Odobenus rosmarus), ils ont été estimés de 1 % à 4 %(1,4-6) (Proulx JF, Nunavik Regional Board of Health and Social Services [Kuujjuaq] : communication personnelle, 1998). Quant aux carnivores dont la chair est rarement consommée, les taux de prévalence sont >= 33 % chez le renard roux (Vulpus vulpes) et le loup (Canis lupus) et jusqu'à 36 % chez le renard Arctique (Alopex lagopus)(7,8). Dans l'Arctique, la trichinose est causée par Trichinella nativa, qui diffère de l'espèce Trichinella spiralis qu'on retrouve dans les climats tempérés par sa résistance au gel. Les chercheurs n'ont pas observé de différence liée à l'espèce dans le tableau clinique des infections causées par T. spiralis et T. nativa, hormis celles qui peuvent être imputées au degré d'immunité de l'hôte humain au moment de l'infection(9,10). Depuis la première éclosion de trichinose associée aux morses en 1982, d'autres éclosions ont été signalées; la plus importante, en 1987, a frappé 42 personnes et a été reliée à de la viande de morse(1,11,12) (Proulx JF, Nunavik Regional Board of Health and Social Services [Kuujjuaq] : communication personnelle, 1998). Le tableau clinique d'un grand nombre des cas recensés dans ces éclosions différait de celui de la trichinose myopathique classique. Au cours de l'éclosion de 1987, on a pu observer deux syndromes distincts : soit la forme «myopathique» classique, caractérisée par un oedème, de la fièvre, de la fatigue et une éruption cutanée, et une forme «diarrhéique» qui s'accompagne d'une maladie diarrhéique persistante et peu d'oedème ou de fatigue. Les données sérologiques et épidémiologiques semblaient indiquer que la «forme myopathique» représentait la primo-infection tandis que la «forme diarrhéique» survenait par suite d'une réinfection chez des personnes ayant déjà acquis une immunité vis-à-vis de T. nativa(12). Dans le présent article, nous décrirons une éclosion de trichinose survenue sur l'île de Baffin, à 96 km au-dessus du cercle polaire arctique, au cours des mois d'août et de septembre 1999. De toutes les éclosions de trichinose dues à des morses décrites jusqu'ici au Canada, l'éclosion de 1999 est celle qui s'est produite à la plus haute latitude.
Durant le mois de septembre 1999, sept personnes habitant la communauté de Qikiqtarjuaq, une communauté arctique sur la côte est de l'île de Baffin, ont consulté le poste de soins infirmiers local parce qu'elles présentaient une diarrhée, des douleurs abdominales, de la fatigue, une éruption cutanée et/ou un oedème. Au cours des 2 à 4 semaines précédentes, toutes ces personnes avaient mangé de la viande crue provenant d'au moins un de trois morses. Le poste infirmier a diffusé un message par la station radio locale invitant toutes les personnes qui avaient mangé de la viande provenant de ces morses à se présenter au poste de soins infirmiers pour y subir une évaluation clinique et des analyses de laboratoire. La numération des polynucléaires éosinophiles a été réalisée localement, et des échantillons de sérum ont été expédiés au Centre national de parasitologie (sérologie) de l'Université McGill pour la détection des anticorps anti-Trichinella. Le sérodiagnostic de Trichinella a été effectué au moyen d'une technique de dosage immunoenzymatique (ELISA) (Alexon Trend, Californie) faisant appel à un antigène excrétoire-sécrétoire(13,14). Lorsqu'on utilise cette épreuve, un sérum est considéré comme séropositif vis-à-vis de Trichinella si la densité optique (DO) est >= 0,30 et fortement positif si la DO est >= 1,20. Un diagnostic de trichinose était posé si 1) une personne qui présentait au moins un symptôme clinique évocateur de la trichinose (oedème, myalgies ou diarrhée) avait une sérologie positive (DO >= 0,30) pour la trichinose et/ou une éosinophilie (>= 15 % du nombre de leucocytes) ou 2) une personne qui ne présentait aucun symptôme clinique avait à la fois une sérologie positive pour la trichinose (DO >= 0,30) et une éosinophilie (>= 15 %)(1). Les épreuves de confirmation sur la viande de morse ont été réalisées au Centre de parasitologie animale, Agence canadienne d'inspection des aliments, Saskatoon, à l'aide d'une méthode de digestion pepsine-HCl incorporant une étape de sédimentation avec une double ampoule de décantation pour récupérer les larves(15). On a modifié cette épreuve pour l'appliquer aux tissus de morse en prolongeant les temps de digestion et en augmentant le ratio liquide de digestion : taille de l'échantillon.
Soixante-deux Inuits de la communauté de Qikiqtarjuag ont partagé de la viande provenant d'au moins un de trois morses capturés. Parmi les premiers cas diagnostiqués, les symptômes prédominants étaient la fatigue (7) et la diarrhée (6) et ils ont persisté pendant 18 jours en moyenne ou jusqu'à ce que les patients reçoivent du mébendazole. Les sept cas avaient tous des titres élevés d'anticorps anti-Trichinella (DO moyenne de 3,00). Les polynucléaires éosinophiles représentaient en moyenne 23 % (intervalle 5 % à 64 %) des leucocytes périphériques totaux. Trois échantillons de viande de morse récupérés chez deux familles ont été analysés au moyen de la méthode digestion-sédimentation. Les échantillons étaient positifs et comptaient 4, 16 et 19 larves/gm. Après le diagnostic des sept premiers cas, le message diffusé à la radio locale a permis de recruter 55 autres Inuits qui ont indiqué avoir mangé de la viande de morse crue provenant des morses suspects au cours des 3 à 6 semaines précédentes. Le profil général de ces personnes est résumé dans le tableau 1. L'âge moyen des personnes qui avaient consommé de la viande morse était de 43,2 ans; 14,5 % étaient âgés de < 21 ans et 19,3 % avaient > 60 ans. On a également observé une proportion supérieure de femmes parmi les mangeurs de morse évalués (ratio hommes:femmes = 0,40).
Tous les cas qui présentaient une éosinophilie (>= 15 %) ont été diagnostiqués comme des cas de trichinose clinique et 84 % de ceux-ci avaient des titres très élevés d'anticorps anti-Trichinella (DO >= 1,20). Dans les cas de trichinose, on a relevé une éosinophilie
importante aux deux extrémités de la gamme des titres d'anticorps.
Chez les non-cas, on n'a relevé aucun cas d'éosinophilie;
64 % de ces personnes avaient une sérologie négative (figure
1). Quatre-vingt-huit pour cent des cas avaient une sérologie
positive tout comme 36 % des non-cas. La distribution des titres permet
de distinguer clairement les deux groupes (figure 1). |
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Tous les cas qui présentaient des symptômes ou une éosinophilie ont reçu du mébendazole conformément au protocole local pour la prise en charge des éclosions de trichinose (5 mg/kg, deux fois par jour pendant 10 jours).
La viande de morse est la principale source de trichinose humaine dans les régions arctiques de l'hémisphère occidental. De grandes éclosions de trichinose humaine causées par de la viande de morse ont été décrites depuis 1948; celles-ci étaient dispersées sur un vaste territoire entre Barrow Point, Alaska, et Disco Bay, Groenland(4,5,16). Au Canada, des cas de trichinose liés à la viande de morse ont été signalés uniquement au Nunavik (nord du Québec) et au Nunavut, où la viande de morse occupe une place importante dans l'alimentation. Des éclosions de trichinose liées au morse se sont produites aussi loin au sud qu'Inukjuak, sur la Baie d'Hudson et, au nord, aussi loin que Saluit, même si l'on suppose que la prévalence élevée d'anticorps anti-Trichinella ou le taux élevé de positivité à l'épreuve intradermique plus au nord dans l'île de Southampton, à Igloolik, Cape Dorset et Spence Bay témoignent de la consommation de viande de morse infectée(17-19). La consommation de viande de morse crue est répandue alors que l'ingestion de viande d'ours est rare dans les populations inuites de ces régions. Cette éclosion est digne de mention, car il s'agit de celle qui est signalée à la plus haute latitude au Canada jusqu'ici. Il est impossible de déterminer combien des trois morses étaient infectés par Trichinella étant donné qu'il n'y a pas de contrôle systématique des morses tués dans cette région. La viande de morse est divisée entre les membres de la communauté peu de temps après que l'animal a été abattu, de sorte qu'il est impossible de distinguer chaque morse par la suite. Un taux d'attaque de 55 % donne à penser qu'un seul morse aurait été infecté mais que tout le monde aurait consommé la viande mais pourrait également signifier qu'au moins deux morses étaient infectés. Dans une éclosion qui s'est produite en 1997 à Inukjuak, sur la côte est de la Baie d'Hudson, deux morses sur cinq qui ont été abattus étaient infectés (Proulx JF, Nunavik Regional Board of Health and Social Services [Kuujjuaq] : communication personnelle, 1998). Des sondages réalisés dans des populations de morses dans le passé ont révélé des taux de prévalence £ 5 %, et le Programme de prévention de la trichinose au Nunavik, qui est l'enquête la plus récente, a permis de réaliser des analyses sur 198 morses abattus entre 1982 et 1999 et a établi que seulement 2,5 % de ces animaux étaient infectés(20). Toutefois, des enquêtes réalisées à l'est du Groenland, dans les mers de Norvège et de Barents, ont révélé un taux de prévalence de 7 %(21). Il faudra entreprendre de plus grandes enquêtes pour déterminer si la prévalence de la trichinose chez les morses augmente au Canada. Dans les régions les plus populeuses du Canada, les autorités sanitaires ont élaboré des programmes efficaces pour l'élimination de la trichinose chez le porc domestique, ce qui a fait chuter l'incidence de cette parasitose(2). Toutefois, il est impossible de contrôler l'agent responsable dans des endroits comme l'Arctique où vivent des populations diverses d'animaux sauvages carnivores infectés qui sont une source de nourriture, et la trichinose est toujours une menace à la santé publique. Il y a eu quelques programmes de prévention et de contrôle de la trichinose dans le Nord qui reposent sur l'inspection de la viande et l'éducation de la communauté, mais ces programmes demeurent limités et n'ont pas encore été appliqués à la région de Baffin ou à d'autres régions à risque dans le nord du Canada(20). Cette communauté compte environ 500 habitants dont 95 % sont des Inuits, et le ratio hommes:femmes est presque égal. La chasse au phoque, au narval et au morse et la pêche à l'omble représentent des activités importantes de la vie quotidienne. D'avril à juin, on chasse le morse sur la banquise, à une distance de 100 à 150 milles de la communauté, alors qu'entre les mois d'août et octobre, on le chasse en bateau à une distance de 50 milles. La viande crue est conservée (fermentée) sous des caches de roches et ensuite, plusieurs mois plus tard, cette viande (non cuite) est partagée entre les membres de la communauté. La consommation de morse est plus fréquente chez les Inuits âgés(11). Dans cette éclosion, les cas étaient âgés de 6 à 77 ans; 14,5 % étant < 21 ans. L'espèce Trichinella (T. nativa) venant de l'Arctique est capable de résister à des températures inférieures au point de congélation et, dans certains modèles animaux, il est plus entéropathogène et moins porté à envahir les muscles que d'autres souches qu'on retrouve dans des régions tempérées(22,23). Des isolats de T. nativa sont demeurés viables à des températures de -10 °C à -20 °C pendant 4 ans(22). Tandis que la congélation représente une méthode de conservation facilement accessible dans l'Arctique, les morses infectés par Trichinella qui ont été à l'origine de cette éclosion ont été capturés lors de l'expédition de chasse sur la banquise du printemps et n'ont pas été congelés entre le moment de l'abattage et celui de la consommation. Parmi les non-cas, 36 % avaient un titre d'anticorps positif. Dans une enquête systématique réalisée dans une communauté de l'Arctique, la séroprévalence de Trichinella s'établissait à 19,6 %(11). Il est possible que le 36 % représente à la fois cette prévalence et les cas d'infection dus à Trichinella survenus pendant cette éclosion mais ne présentant pas suffisamment d'anomalies cliniques et/ou biologiques pour satisfaire à la définition de cas de la trichinose. Notons, toutefois, aucun de ces non-cas séropositifs avaient une eosinophilie. Cette étude confirme l'utilité de l'eosinophilie comme marqueur facilement accessible de la trichinose clinique dans un milieu nordique où d'autres helminthes (Diphyllobotrium sp., Enterobius, Echinococcus granulosis) ne sont pas associés à des élévations aussi marquées du nombre des polynucléaires eosinophiles circulants. Bien que la forme diarrhéique prolongée de la trichinose soit commune dans l'Arctique (la diarrhée a été observée chez 50 % des victimes de cette éclosion) et puisqu'on n'a pas consigné la durée totale des symptômes, il est impossible de déterminer la fréquence de la trichinose entraînant une diarrhée prolongée et de la diarrhée de courte durée observée dans la forme classique ou myopatique de la maladie(1,11,12). Le taux d'attaque s'établissait à 55 % et la période d'incubation était de 10 à 15 jours, deux caractéristiques qui étaient semblables à celles qui ont été observées lors d'éclosions antérieures dans l'Arctique(11,12,24). Les éclosions continues de la trichinose dans les communautés autochtones du nord du Canada et le programme de prévention de trichinella en cours dans le nord du Québec montrent bien que la trichinose doit continuer de figurer parmi les zoonoses à déclaration obligatoire chez les humains.
Source : B Serhir, PhD, Dr JD MacLean, National Centre for Parasitology (Serology), McGill Centre for Tropical Disease, Montreal General Hospital; S Healey, MSc, B Segal, BSc, Infirmières de la santé publique, Department of Health and Social Services; L Forbes, DMV, Nunavut; Centre for Animal Parasitology, Canadian Food Inspection Agency, Saskatoon (Saskatchewan). [Précédente] [Table des matières]
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| Dernière mise à jour : 2001-02-15 | |||