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Les déterminants sociaux de la santé :
La sécurité alimentaire comme facteur déterminant de la santé

Ce résumé est fondé principalement sur les rapports et exposés de Lynn McIntyre, professeure, faculté des professions de la santé, Université Dalhousie, et de Valerie Tarasuk, professeure agrégée au département des sciences de la nutrition, faculté de médecine, Université de Toronto. Les exposés ont été préparés dans le cadre de la conférence sur les déterminants sociaux de la santé pendant toute la durée de vie, qui a eu lieu à Toronto en novembre 2002.

Les opinions exprimées dans la présente publication sont celles des auteures, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue officiel de Santé Canada.

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Dans les sociétés développées, l'insécurité alimentaire est définie comme « l'incapacité de se procurer ou de consommer des aliments de qualité, en quantité suffisante de façon socialement acceptable, ou l'incertitude d'être en mesure de le faire » (Davis et Tarasuk, 1994). L'insécurité alimentaire comprend la difficulté d'obtenir des aliments sains et nutritifs en raison du manque d'argent pour les acheter ou de leur disponibilité réduite dans les collectivités isolées géographiquement (Campbell, 1991; Travers, 1996).

L'insécurité alimentaire est de nature dynamique et elle est définie par une série d'événements et d'expériences, qui varient parmi différents groupes. Chez les familles pauvres, les individus commencent par avoir peur de manquer de nourriture. Par la suite, ils commencent à faire des compromis sur la qualité des aliments qu'ils mangent et choisissent des denrées moins coûteuses. À mesure que les ressources s'amenuisent, les individus souffrant d'insécurité alimentaire ont faim parce qu'ils n'ont pas les moyens d'acheter suffisamment de nourriture pour répondre à leurs besoins. À l'étape la plus critique, ces personnes cessent carrément de manger. Il y a des conséquences négatives sur les plans psychologique, social et physique à toutes ces étapes (Tarasuk, 2002).

Situation actuelle

  • L'Enquête nationale sur la santé de la population (ENSP) 1998-1999 a révélé des problèmes d'insécurité alimentaire chez 10,2 % des ménages canadiens, ce qui représente trois millions de personnes (y compris 678 000 enfants). Les personnes souffrant d'une insécurité alimentaire profonde représentent 4,1 % des ménages, et 338 000 enfants (Rainville et Brink, 2001; Che et Chen, 2001).

  • Dans l'ENSP, la probabilité d'insécurité financière augmentait avec la baisse des revenus et la dépendance de l'aide sociale. La prévalence la plus élevée était chez les mères seules avec enfants (Che et Chen, 2001).

  • Dans l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ) de 1994, les mères seules chefs de famille étaient huit fois plus susceptibles que les autres parents de signaler que leurs enfants avaient faim. Les enfants de familles bénéficiaires de l'aide sociale étaient treize fois plus susceptibles de souffrir de la faim que les autres familles (McIntyre, Connor et Walsh, 2000).

  • Dans l'ELNEJ de 1996, les individus de descendance autochtone vivant dans des réserves étaient quatre fois plus susceptibles de signaler qu'ils souffraient de la faim que les autres participants à l'enquête (McIntyre, Walsh et Connor, 2001).

  • Dans une étude récente sur l'insécurité alimentaire et la faim, chez 141 mères monoparantals ayant un faible revenu, avec enfants, au Canada Atlantique, 96,5 % avaient vécu de l'insécurité alimentaire au cours de la dernière année (McIntyre, Glanville, Officer, Anderson, Raine et Dayle, 2002).

Facteurs sous-jacents

L'insécurité alimentaire est largement attribuable au faible revenu et à l'insécurité financière. Les niveaux préoccupants et croissants d'insécurité alimentaire sont une des conséquences de la pauvreté et des injustices accrues au Canada, résultant des récessions économiques des années 80 et 90, combinés à la réduction des dépenses relatives aux programmes sociaux par les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux (Riches, 1997; Tarasuk, 2001a).

Selon l'ELNEJ de 1996, 54 % de toutes les familles souffrant de la faim touchaient leur revenu principal de l'emploi, et les familles dont le revenu englobait des prestations d'aide sociale courraient au moins huit fois plus de risque que leurs enfants souffrent de la faim. Cela indique que le salaire minimum et le niveau d'aide sociale actuels sont insuffisants pour assurer la sécurité alimentaire, notamment chez les mères seules et les familles de descendance autochtone qui habitent à l'extérieur des réserves. L'insécurité financière peut être exacerbée par d'autres facteurs comme l'état de santé faible ou passable de la mère et le nombre élevé d'enfants au sein du ménage (McIntyre, Walsh et Connor, 2001).

Les personnes pauvres manquent d'argent pour la nourriture parce que le budget de l'épicerie est variable, contrairement aux paiements fixes comme le loyer et les factures d'électricité. De nombreux facteurs peuvent amener une personne ou une famille vulnérable à souffrir de la faim. Ces facteurs comprennent l'augmentation des loyers et des coûts d'énergie, une autre bouche à nourrir, la perte d'emploi et les problèmes de santé. D'après les études de McIntyre et de ses collègues, le revenu familial doit augmenter de 3 827 $ pour permettre à une famille de ne plus souffrir de la faim, mais une perte de seulement 2 690 $ pourrait amener une famille à se trouver dans cette situation. Cela montre à quel point les familles souffrant d'insécurité alimentaire sont fragiles et à quel point leur situation peut changer facilement et les amener à souffrir de la faim à n'importe quel moment (McIntyre, Walsh et Connor, 2001).

Les études de McIntyre sur les parents seuls montrent que pour ne plus souffrir de la faim, un seul changement est nécessaire : le parent obtient un emploi à temps plein et le revenu de la famille augmente en conséquence. Malheureusement, le manque de services de garde de jour abordables et de qualité, et l'accès réduit à des prêts étudiants gratuits peuvent décourager les parents seuls à retourner à l'école ou à entreprendre un emploi à temps plein.

L'incidence de l'insécurité alimentaire sur la santé

Les personnes à faible revenu sont moins susceptibles que celles qui ont un revenu plus élevé d'avoir les éléments nutritifs dont elles ont besoin pour être en bonne santé et, elles ont moins de chances d'avoir un régime alimentaire conforme aux conditions d'une alimentation saine au Canada. Chez les ménages souffrant d'insécurité alimentaire, le niveau de consommation d'aliments non nutritifs varie selon la mesure dans laquelle les membres de la famille doivent faire des compromis sur la quantité d'aliments qu'ils achètent et mangent, et la qualité de ceux-ci (Tarasuk, 2002). Dans l'ENSP de 1998-1999, 22 % des Canadiens souffrant d'insécurité alimentaire obtenaient leur nourriture d'organismes de bienfaisance. Près de la moitié avaient réduit la qualité de leurs aliments, et environ un quart sautaient des repas ou mangeaient moins (Rainville et Brink, 2001).

Les Canadiens qui souffrent d'insécurité alimentaire sont plus susceptibles que les autres personnes de signaler un état de santé pauvre ou passable. Ils ont aussi plus tendance à avoir des affections chroniques, y compris une maladie cardiaque, le diabète, l'hypertension artérielle et des allergies alimentaires (Che et Chen, 2001; Tarasuk, 2002). L'insécurité alimentaire peut également nuire à la gestion des maladies chroniques exigeant des modifications au régime alimentaire. Par exemple, des études menées aux États-Unies ont révélé que les adultes diabétiques faisant partie de ménages souffrant d'insécurité alimentaire consultaient plus souvent le médecin que les personnes diabétiques faisant partie des autres ménages (Nelson et coll., 2001).

Des conséquences psychologiques, sociales et physiques sont associées à tous les niveaux de gravité des problèmes de la faim. Ces conséquences comprennent, entre autres, l'exclusion sociale et les troubles mentaux tels que l'angoisse et la dépression chez les enfants et les adultes (Tarasuk, 2002).

Certaines études établissent un lien entre l'insécurité alimentaire chronique et la prévalence de l'embonpoint ou de l'obésité, mais la relation n'est pas bien établie. Dans l'ENSP de 1998-1999, les personnes faisant partie de ménages souffrant d'insécurité alimentaire courraient beaucoup plus de risques d'être obèses, même en tenant compte de l'âge, du sexe et du revenu familial (Che et Chen, 2001). Un examen approfondi de la question au moyen d'une analyse détaillée des informations du cycle le plus vaste de l'ENSP de 1996-1997 a donné des résultats contradictoires (Vozoris et Tarasuk, 2003). Il n'y avait aucun lien entre, d'une part, le déficit de poids ou l'embonpoint et, d'autre part, l'insécurité alimentaire chez les femmes, mais il y avait beaucoup moins de risques d'embonpoint chez les hommes faisant partie d'un ménage souffrant d'insécurité alimentaire.

Politiques, pratiques et recherches

La sécurité alimentaire est une question essentielle exigeant des mesures à l'échelle nationale dans le Plan d'action du Canada pour la sécurité alimentaire (Agriculture et Agroalimentaire Canada, 1998). Il n'existe pas de programme national universel destiné aux populations vulnérables sur le plan de la nutrition. Le Programme canadien de nutrition prénatale (PCNP) offre un complément alimentaire et des services de counselling limités aux mères enceintes pauvres; toutefois, l'accès aux services financés par le PCNP n'est pas une garantie pour les mères enceintes à faible revenu, et quelle que soit l'aide offerte, elle n'est fournie que pour une brève période après la naissance de l'enfant.

La réaction la plus fréquente à l'insécurité alimentaire dans les collectivités est le recours aux banques alimentaires. Il est généralement reconnu que les banques alimentaires et les programmes de distribution de nourriture sont des palliatifs offrant une aide immédiate, importante, mais ils ne constituent pas des solutions durables.

Les collectivités à l'échelle du pays ont également entrepris un grand nombre de programmes locaux spéciaux en matière d'alimentation, y compris des repas et des collations pour les enfants à l'école, dans le but de réduire l'insécurité alimentaire. La plupart de ces programmes offrent de la nourriture gratuite ou subventionnée, bien que certaines initiatives visent à renforcer les pratiques d'achat de nourriture et les compétences pour la préparation des repas (p. ex., les cuisines communautaires, les programmes d'éducation ciblés) ou sont axées sur d'autres méthodes d'obtention de nourriture (p. ex., les jardins communautaires, les marchés de fermiers, les programmes de la ferme à la table, les boîtes d'aliments nutritifs). On se demande toutefois à quel point ces programmes communautaires sont efficaces (McIntyre, 2002; Tarasuk, 2001a).

Éradiquer l'insécurité alimentaire et la faim dans un pays aussi riche que le Canada est un objectif nécessaire et réalisable. Dans cette réforme, le secteur de la santé jouera surtout un rôle de collaborateur, de courtier du savoir et de défenseur, puisque la plupart des solutions se trouvent à l'extérieur du système de santé officiel. Les solutions durables exigent un engagement envers une réforme sur les plans de l'économie et des politiques sociales et non de simples mesures provisoires comme les banques alimentaires ou les programmes d'aide alimentaire ciblés, à court terme. Ces solutions durables consistent, entre autres, à :

  • augmenter le salaire minimum et les prestations d'aide sociale de manière à couvrir les besoins de base et les coûts supplémentaires à court terme dans le cas de maladies ou d'autres situations qui font grimper les coûts fixes du ménage;

  • protéger les politiques d'assurance emploi, surtout pour les Canadiens qui occupent un emploi instable;

  • maintenir et accroître le niveau de protection de l'assurance médicaments, surtout pour les Canadiens à faible revenu et à revenu fixe (p. ex., les personnes âgées, les bénéficiaires de l'aide sociale);

  • assurer l'accessibilité à des aliments sains, particulièrement à des denrées de consommation courante;

  • accroître l'accès à des logements abordables de sorte qu'il reste de l'argent pour la nourriture;

  • augmenter l'accès aux services de garde de jour, aux programmes d'études et de formation, ainsi qu'aux programmes d'aide à l'emploi, surtout pour les parents seuls.

Priorités en matière de recherche :

  • mettre en place un système de surveillance en ce qui concerne la faim et l'insécurité alimentaire pour permettre d'évaluer les progrès, les régressions ou les changements chez les personnes concernées;

  • examiner l'incidence des changements stratégiques particuliers apportés par les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux sur le nombre de cas d'insécurité alimentaire au Canada et la gravité de ceux ci.

Références

AGRICULTURE ET AGROALIMENTAIRE CANADA. Plan d'action du Canada pour la sécurité alimentaire : une réponse au Sommet mondial de l'alimentation, Ottawa, Agriculture et Agroalimentaire Canada, 1998.

CAMPBELL, C. Food insecurity : A nutritional outcome or a predictor variable?, Journal of Nutrition, vol. 121, p. 408 415, 1991.

CHE, J. et J. CHEN. L'insécurité alimentaire dans les ménages canadiens, Rapports sur la santé, vol. 12, p. 11 22, 2001.

DAVIS, B. et V. TARASUK. Hunger in Canada, Agriculture and Human Values, vol. 11, p. 50 57 1994.

MCINTYRE, L. La sécurité alimentaire comme facteur déterminant de la santé, rapport présenté à la conférence sur les déterminants sociaux de la santé pendant toute la durée de vie, tenue à Toronto en novembre 2002.

MCINTYRE, L., G. WALSH et S. K. CONNOR. La faim chez les enfants au Canada : étude de suivi, Document de travail W-01-1-2F, Direction générale de la recherche appliquée, Politique stratégique, Ottawa, Développement des ressources humaines Canada, juin 2001.

MCINTYRE, L., N. T. GLANVILLE, S. OFFICER, B. ANDERSON, K. D. RAINE et J. B. DAYLE. Food insecurity of low-income lone mothers and their children in Atlantic Canada, Revue canadienne de santé publique, vol. 93, p. 411 415, 2002.

NELSON et coll. Is food insufficiency associated with health status and health care utilization among adults with diabetes?, Journal Gen. Intern. Med, vol. 16, p. 404 411, 2001.

RAINVILLE, B. et S. BRINK. L'insécurité alimentaire au Canada, 1998-1999, Document de recherche R-01-2F, Ottawa, Direction de la recherche appliquée, Développement des ressources humaines Canada, mai 2001.

RICHES, G. Hunger, food security and welfare policies : issues and debates in First World societies, Proceedings of the Nutrition Society, vol. 56, p. 63 74, 1997.

TARASUK, V. A critical examination of community-based responses to household food insecurity in Canada, Health Education and Behaviour, vol. 28, p. 487 499, 2001a.

TARASUK, V. Health Consequences of Food Insecurity, Exposé présenté à la conférence sur les déterminants sociaux de la santé pendant toute la durée de vie, tenue à Toronto en novembre 2002.

TARASUK, V. Household food insecurity with hunger is associated with women's food intakes, health and household circumstances, Journal of Nutrition, vol. 131, p. 2670 2676, 2001b.

TRAVERS, K. D. The social organization of nutritional inequities, Social Science and Medicine, vol. 43, p. 543 553, 1996.

VOZORIS, N. et V. TARASUK. Household food insufficiency is associated with poorer health, J.Nutr., vol. 133, p. 120 126, 2003.