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Les déterminants sociaux de la santé :
Les services de garde et d'éducation de la petite enfance comme facteur déterminant de la santé

Ce résumé est fondé principalement sur les rapports et les exposés de Martha Friendly, coordonnatrice et directrice, Childcare Resource and Research Unit, Centre for Urban and Community Studies, Université de Toronto, et de Gina Browne, professeure en sciences infirmières, épidémiologie clinique et biostatistique, et directrice, System Linked Research Unit, Université McMaster. Les exposés ont été préparés dans le cadre de la conférence sur les déterminants sociaux de la santé pendant toute la durée de vie, qui a eu lieu à Toronto en novembre 2002.

Les opinions exprimées dans la présente publication sont celles des auteures, et ne reflètent pas nécessairement le point de vue officiel de Santé Canada.

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Ce qu'on appelait auparavant « garde de jour », puis « garde d'enfants » est maintenant souvent désigné par « services de garde et d'éducation de la petite enfance ». Ce terme est utilisé pour décrire une approche intégrée, multifonctionnelle, axée sur les politiques et les services, qui englobe tous les enfants et parents, peu importe l'emploi ou le statut socioéconomique. Au Canada, cette définition englobe les garderies et les autres services de garde réglementés - comme la garde en milieu familial dans des résidences privées - dont le principal objectif est de permettre aux mères de faire partie de la population active rémunérée. Elle inclut également les maternelles, les prématernelles et les centres préscolaires, qui sont axés principalement sur l'éducation de la petite enfance.

Situation actuelle

Il y a plus de 30 ans que la Commission royale d'enquête sur la situation de la femme a recommandé un programme national de garde d'enfants. Depuis ce temps, le taux de participation au marché du travail chez les mères d'enfants d'âge préscolaire est passé à près de 70 %, et les études sur le développement de l'enfant ont démontré que les services de garde et d'éducation de la petite enfance peuvent apporter des avantages sur le plan du développement pour tous les enfants. Bien que l'entente historique fédérale-provinciale-territoriale de 2003 sur la garde d'enfants soit, comme promis, une première étape, le Canada n'a pas encore élaboré de politique nationale ni d'approche pancanadienne axée sur la garde et l'éducation de la petite enfance.

La plupart des jeunes enfants canadiens dont les mères font partie de la population active utilisent des services de garde privés, non réglementés, dont la qualité est inconnue (Friendly, Beach et Turiano, 2002). Sauf au Québec, presque tous les services de garde et d'éducation de la petite enfance pour les enfants d'âge préscolaire visent les familles à risque ou nécessiteuses, ou sont inaccessibles aux familles à revenu modeste et moyen parce que les frais d'utilisation sont trop élevés. D'autres programmes, comme la maternelle, ne sont pas sensibles aux exigences du marché du travail pour les parents ou sont de qualité médiocre tout au plus (Goelman et coll., 2000).

Le Canada obtient de mauvais résultats en ce qui concerne trois indicateurs fréquemment utilisés en matière de garde et d'éducation de la petite enfance.

  1. Accessibilité
    Il y a actuellement des places de garde réglementées pour environ 12 % des enfants canadiens âgés de 0 à 12 ans (environ 15 % pour les enfants âgés de 0 à 6 ans). On est donc loin de répondre aux besoins de 65 à 85 % des mères (suivant l'âge de leur enfant le plus jeune) qui font partie de la population active rémunérée dans chaque province ou territoire. En même temps, les services incohérents qui soutiennent un éventail de programmes de garde d'enfants, de maternelle et de développement de la petite enfance dont les objectifs et les populations visées se recoupent, entraînent le gaspillage des ressources publiques et ne répondent pas aux besoins des familles (Friendly, 2002). L'expansion des services de garde a ralenti de façon considérable au cours des dix dernières années, sauf au Québec où on a établi un programme universel de garde et d'éducation de la petite enfance, pour lequel toutes les familles paient 5 $ par jour. L'accessibilité représente un problème pour la plupart des familles à revenu faible ou modeste. Entre 1992 et 2001, les niveaux d'admissibilité aux places de garde subventionnées ont chuté dans sept provinces ou territoires canadiens sur neuf.

  2. Qualité
    D'après une échelle utilisée fréquemment pour évaluer la qualité des recherches sur les garderies, les notes obtenues varient de 2, qui signifie médiocre ou inadéquat, à 7, qui est excellent. Cette échelle, utilisée dans le cadre d'une étude sur six provinces et un territoire, a donné des notes provinciales/territoriales de l'ordre de 3,6 à 5,6. Les recherches indiquent que la formation en éducation de la petite enfance et les salaires adéquats sont de bons indices de la qualité des programmes; toutefois, la majorité des provinces et des territoires ont de faibles exigences en matière d'étude à l'égard du personnel de garderie et des fournisseurs de services de garde, et les salaires peu élevés sont la norme dans la plupart des endroits du Canada (Goelman, Doherty, Lero, LaGrange et Tougas, 2000).

  3. Financement
    En 2001, les dépenses provinciales/territoriales pour les services de garde réglementés totalisaient 1,9 milliards $. Le Québec a dépensé 58 % de ce montant. Le total des dépenses dans le reste du Canada a baissé d'environ 70 millions $, en dollars constants de 2001 (Friendly et coll., 2002).

Facteurs sous jacents

La qualité des services de garde et d'éducation de la petite enfance est essentielle : des services de piètre qualité peuvent même avoir un effet négatif sur le développement de l'enfant. Les services de garde et d'éducation de la petite enfance de « haute qualité » recrutent du personnel qualifié, offrent une rémunération et des conditions de travail décentes, accueillent un nombre d'enfants acceptable, offrent aux enfants des activités créatives et agréables, assurent un environnement stable, répondent aux besoins de diverses populations, acceptent les enfants ayant une incapacité et aident les parents de différentes façons.

Incidence des services de garde et d'éducation de la petite enfance sur la santé

La garde et l'éducation des enfants à l'extérieur de la famille font partie d'un ensemble de facteurs qui ont une incidence sur la petite enfance. Un revenu adéquat, une bonne nutrition, un environnement sain, un logement décent et des services à la petite enfance appropriés influent tous sur l'enfant, directement et indirectement, par leurs conséquences sur la famille. Toutefois, les recherches sur le sujet appuient fortement le principe voulant que les services de garde et d'éducation de la petite enfance peuvent constituer un facteur essentiel au bon développement de l'enfant (Shonkoff, 2000). Il a été amplement démontré que les programmes de haute qualité en matière de garde et d'éducation de la petite enfance :

  • favorisent le développement cognitif et social en stimulant les aptitudes intellectuelles et sociales, et jettent les bases de la réussite au niveau de l'école élémentaire;

  • produisent des effets positifs qui persistent dans la vie adulte, surtout, mais non exclusivement, chez les enfants de ménages à faible revenu (Espinoza, 2002; Andersson, 1994; Osborn et Millbank, 1987). Par exemple, une étude longitudinale récente sur les conséquences pour les enfants provenant de ménages à très faible revenu aux États-Unis a révélé que ces programmes avaient suscité un meilleur rendement scolaire et une baisse des taux de criminalité juvénile. De plus, les personnes qui avaient participé à ces programmes dès la petite enfance touchaient un revenu beaucoup plus élevé à l'âge adulte - ET leurs mères aussi. Les participants étaient aussi beaucoup moins enclins à devenir des fumeurs (Masse et Barnett, 2003).

Les politiques et programmes en matière de garde et d'éducation de la petite enfance offrent d'autres avantages importants aux enfants, aux familles et à la collectivité. Ils permettent aux parents de poursuivre leurs études, d'entreprendre une formation, et de participer au marché du travail. Sans un revenu d'emploi, la plupart des familles ne peuvent pas échapper à la pauvreté. Dans le cadre de deux études récentes menées en Ontario, on a offert des services complets (y compris des services de garde et des activités récréatives de qualité, le recyclage en vue d'un emploi et des visites d'une infirmière de la santé publique) à des familles monoparentales bénéficiaires d'aide sociale. Vingt cinq p. 100 des familles à qui l'on avait offert la gamme complète de services avaient abandonné l'aide sociale, comparativement à 10 % de celles à qui on ne les avait pas offerts. Les services récréatifs à eux seuls avaient donné lieu à 10 % de plus d'abandons de l'aide sociale, si l'on compare les parents d'enfants qui ont reçu ces services à ceux dont les enfants ne les ont pas reçus. Ces services avaient aussi eu pour effet d'améliorer la santé des mères et des enfants. Les services récréatifs s'étaient payés par eux mêmes en permettant de réduire l'utilisation des soins de santé et des services sociaux (Browne et coll., 1999; Browne et coll., 2001).

Les programmes de garde et d'éducation de la petite enfance profitent également aux collectivités lorsqu'ils offrent des services aux enfants de diverses populations et leur permettent d'apprendre la tolérance et l'acceptation des différences. Les programmes communautaires de garde et d'éducation de la petite enfance peuvent aussi favoriser la participation des parents en renforçant la solidarité au sein d'une collectivité géographique et, entre les classes, les origines ethniques et les races.

En ce qui concerne différents groupes au sein de la société, et particulièrement les femmes et les enfants ayant une incapacité, l'accès aux services de garde et d'éducation de la petite enfance est particulièrement important sur le plan de l'équité et de la justice sociale. Autrement dit, sans un plein accès aux services de garde, l'égalité pour les femmes et les enfants ayant une incapacité n'est pas réalisable (Friendly, 2002).

Politiques, pratiques et recherches

Le Canada n'a pas encore commencé l'élaboration d'un système universel de garde et d'éducation de la petite enfance. Cela a des conséquences négatives à court et à long terme pour les enfants qui n'ont pas accès à des services d'éducation de la petite enfance, pour les mères qui ne peuvent obtenir un emploi et recevoir une formation, et pour les collectivités qui n'ont pas ce qui pourrait être, en soi, une institution communautaire essentielle (Friendly, 2002).

Contrairement au Canada, au cours des années 90, les pays du continent européen ont établi des services de garde et d'éducation de la petite enfance, accessibles à tous les enfants, et financés par des fonds publics. Au Canada, le Québec a institué une politique et entrepris l'élaboration d'un programme, qui pourraient être reproduits dans d'autres provinces et territoires. Il existe donc de bons modèles facilement accessibles, qui montrent que les services de garde et d'éducation de la petite enfance peuvent être conçus de manière à être constants et à la portée de tous.

Des politiques de garde et d'éducation de la petite enfance bien conçues peuvent contribuer à atteindre les quatre objectifs suivants :

  1. renforcer le bien être et le développement sain des enfants, ainsi que les perspectives d'apprentissage permanent;

  2. aider les parents sur le plan des études de la formation et de l'emploi, ainsi que dans leur rôle parental;

  3. favoriser la solidarité et la cohésion sociales;

  4. promouvoir l'équité.

Il y a amplement de recherches qui démontrent l'importance des services de garde et d'éducation de la petite enfance pour le développement d'enfants en santé. De plus, une étude canadienne révèle que les services complets offerts aux mères seules et à leurs enfants se paient par eux mêmes en l'espace d'un an, en raison des coûts réduits en matière de soins de santé et de services sociaux, et des niveaux élevés d'abandon de l'aide sociale.

Les résultats de cette étude réfutent les notions voulant que le fait de couper dans les services de santé publique et dans les services récréatifs permet d'économiser, que le recyclage professionnel est tout ce qui est nécessaire, que le fait d'aider entretient la dépendance, et que les parents seuls sont inemployables. Cette étude indique également que les politiques et les programmes communautaires sont plus efficaces lorsqu'ils sont intersectoriels et complets (p. ex. comprennent les soins de santé, les services sociaux et les services récréatifs), et lorsqu'ils sont adaptés aux besoins des participants. Les soins complets n'étaient pas plus coûteux que l'utilisation d'autres services et ils ont apporté de plus grands avantages (les coûts évités). Ces services complets se sont payés par eux mêmes immédiatement, ils ont aidé à maintenir la capacité des enfants qui ont un trouble de comportement, et ont permis d'économiser 300 000 $ pour chaque tranche de 100 mères qui ont participé à l'initiative (Browne et coll., 1999; Browne et coll., 2001).

L'étude de Browne et d'autres études indiquent que le secteur de la santé publique peut et doit être un partenaire et partisan de premier plan en ce qui concerne l'exécution de programmes de garde et d'éducation de la petite enfance dans la collectivité, ainsi que la prestation de services éducatifs, récréatifs et sociaux. Pour ce qui est des collectivités autochtones vivant dans les réserves, Santé Canada a l'obligation de soutenir les services de garde et d'éducation de la petite enfance par le biais d'initiatives, comme le Programme d'aide préscolaire aux Autochtones, qui donne de bons résultats.

Il faut établir un programme de financement durable qui soutient les objectifs à long terme en matière de recherche dans le domaine des services de garde et d'éducation de la petite enfance, dans le contexte canadien. Un plan est également nécessaire pour recueillir des données fiables sur les programmes, les parents, le personnel des services de garde et d'éducation de la petite enfance, les salaires, les frais, et d'autres informations de base.

Priorités en matière de recherche :

  • examiner l'incidence de diverses approches en matière de politiques et de financement sur la qualité, l'accessibilité et la viabilité des programmes;

  • reproduire, dans le contexte canadien, les principales études américaines sur le développement des services de garde d'enfants;

  • examiner les processus associés à la qualité et les études longitudinales qui suivent les effets de services de garde de différente qualité, sur les enfants, au fil du temps;

  • effectuer des recherches sur l'incidence de différents mécanismes de garde d'enfants sur les femmes qui participent à des programmes d'emploi et de formation;

  • étudier l'incidence de différents modèles de programme sur les enfants et les familles;

  • examiner l'incidence des programmes d'éducation de la petite enfance sur les collectivités.

Références

ANDERSSON, B. E. Effects of day care on cognitive and socioemotional competence of thirteen year-old Swedish school children, Child Development, vol. 63, p. 20-36, 1992.

BROWNE, G. Exposé présenté à la conférence sur les déterminants sociaux de la santé pendant toute la durée de vie, tenue à Toronto en novembre 2002.

BROWNE, G., C. BYRNE, J. ROBERTS, A. GAFNI et E. JAMIESON. When the Bough Breaks : Provider-Initiated Comprehensive Care is More Effective and Less Expensive for Sole-Support Parents on Social Assistance - Four Year Follow-Up, System-Linked Research Unit on Health and Social Service Utilization, Université McMaster et organismes de santé et de services sociaux affiliés, 1998. www.fhs.mcmaster.ca/slru/reports.htm

ESPINOZA, L. M. High-Quality Preschool : Why We Need It and What It Looks Like, New Brunswick, N. J., National Institute for Early Education Research, Rutgers University, 2002.

FRIENDLY, M. Rapport présenté à la conférence sur les déterminants sociaux de la santé pendant toute la durée de vie, tenue à Toronto en novembre 2002.

FRIENDLY, M., J. BEACH et M. TURIANO. Services éducatifs et de garde à l'enfance au Canada 2001, Toronto, Childcare Resource and Research Unit, Université de Toronto, 2002.

GOELMAN, H., G. DOHERTY, D. LERO, A. LAGRANGE et J. TOUGAS. Oui ça me touche! Des milieux accueillants où l'on apprend : la qualité dans les garderies au Canada, Guelph, Ontario, Centre d'études sur la famille, le travail et le mieux être, Université de Guelph, 2000.

MASSE, L. N. et S. BARNETT. Benefit Cost Analysis of the Abecedarian Early Childhood Intervention, New Brunswick, N. J., National Institute for Early Education Research, Rutgers University, 2002.

OSBORN, A. F. et J. E. MILBANK. The Effects of Early Education : A Report from the Child Health and Education Study, New York, New York, Clarendon Press, 1987.

SHONKOFF, J. et D. PHILLIPS. From Neurons to Neighbourhoods. The Science of Early Childhood Development, Washington, D.C., National Academies Press, 2000.