On ne connaît pas la prévalence exacte de l'itinérance au Canada, mais selon les estimations récentes, il y aurait environ 150 000 Canadiens sans-abri (Chez Toit, 2009). Certains chercheurs croient que ce chiffre sous-estime la situation réelle, puisqu'il repose sur les données provenant des refuges et ne tiennent pas compte des personnes qui vivent dans la rue sans utiliser les services mis à leur disposition.
On estime qu'à tout moment dans l'année, environ 65 000 jeunes Canadiens ne disposent pas d'un foyer (Chez Toit, 2009). Le taux d'itinérance est généralement plus élevé dans les centres urbains; selon le Toronto Report Card on Homelessness, plus de 31 985 personnes ont utilisé les refuges à Toronto en 2002 et, sur cinq personnes admises dans un refuge, une était un jeune (Ville de Toronto, 2003). Selon une étude commanditée par l'Initiative nationale pour les sans-abri, les jeunes constituent l'une des sous-populations de sans-abri qui croît le plus rapidement au Canada (Karabanow, Clement, Carson et Crane, 2005).
En moyenne, les jeunes sans-abri quittent la maison à l'âge de 15 ans (Hwang, 2001); une grande proportion d'entre eux ont des antécédents de maltraitance durant l'enfance (Gaetz, O'Grady et Vaillancourt, 1999; Janus, Archambault, Brown et Welsh, 1995). En fait, ils sont nombreux à mentionner la maltraitance comme principale raison pour quitter la maison (Whitbeck et Hoyt, 1999). Selon une étude, par exemple, les jeunes sans-abri sont cinq fois plus susceptibles d'avoir subi des sévices sexuels dans leur enfance que les jeunes qui vivent chez leurs parents. Dans une autre étude, la violence parentale (surtout celle perpétrée par les mères) est mentionnée par les jeunes comme étant la raison pour laquelle ils quittent la maison (Mallet et Rosenthal, 2009). Pour nombre de ces jeunes, le cycle de la violence se poursuit lorsqu'ils sont sans-abri. Ils sont beaucoup plus susceptibles, par exemple, d'être victimes de violence que les jeunes de la population générale (Cauce et coll., 2000; Gaetz, 2004; Tyler, Whitbeck, Hoyt et Cauce, 2004), les jeunes femmes étant particulièrement à risque d'être victimes de violence sexuelle (Gaetz, 2004; Tyler et coll., 2004). Les raisons qui expliquent ces taux élevés comprennent les antécédents en matière de vulnérabilité (p. ex. des antécédents de maltraitance peuvent entraîner de la difficulté à s'autoprotéger), la participation à l'économie de la rue (p. ex. participer à des activités illégales pour gagner de l'argent peut entraîner une plus grande exposition à des personnes dangereuses), l'exclusion sociale (p. ex. l'accès limité à des lieux publics et un logement réglementés et sûrs peut pousser les jeunes à se tourner vers les logements illégitimes ou illégaux) et la dépendance à l'endroit de personnes qui sont victimes de violence au même degré (Gaetz, 2004).
La consommation d'alcool et de drogues illicites est beaucoup plus grande chez les jeunes sans-abri que chez les jeunes en général (Baer, Ginzler et Peterson, 2003); les jeunes sans-abri consomment une grande variété de substances illicites (Bousman et coll., 2005). Parmi un échantillon de jeunes sans-abri étudié par Rhule-Louie et coll. (2008), par exemple, la prévalence de la consommation de substances multiples au cours des 30 derniers jours était la suivante : tabac (92,0 %), marijuana (92,0 %), alcool (84,7 %), amphétamines (52,3 %), cocaïne (28,2 %), héroïne (26,4 %), autres opiacés (24,8 %) et drogues injectables (36,1 %) – des taux beaucoup plus élevés que ceux que l'on trouve dans les études portant sur la population générale des jeunes au Canada. Selon l'Enquête de surveillance canadienne de la consommation d'alcool et de drogues 2010, les jeunes Canadiens de 15 à 24 ans déclarent consommer des drogues illicites à un taux beaucoup moindre comparativement aux jeunes sans-abri, malgré la période de déclaration plus longue (un an dans le cas de la population de jeunes en général comparativement à 30 jours dans le cas des jeunes sans-abri) : cannabis (25,1 %) hallucinogènes (3,4 %), cocaïne/crack (2,7 %), speed (1,9 %), ecstasy (3,8 %). Le taux de consommation d'héroïne est minime et les pourcentages exacts n'ont pu être déclarés (Santé Canada, 2011).
De plus, des études révèlent que :
Les jeunes sans-abri connaissent d'importants problèmes de santé mentale : dépression, schizophrénie et trouble bipolaire (Merscham, Van Leeuwen et McGuire, 2009). Les études révèlent aussi un taux élevé de pensées suicidaires et de tentatives de suicide parmi cette population. Yoder et ses collègues ont trouvé que 54 % des adolescents faisant partie de leur échantillon ont exprimé un certain degré d'idées suicidaires au cours de la dernière année, et que 26 % avaient fait au moins une tentative de suicide au cours de la dernière année (Yoder, Hoyt et Whitbeck, 1998). Ces proportions sont considérablement plus élevées que chez les jeunes qui ne sont pas sans-abri, lesquels déclarent dans une proportion de 10 % et 3 % avoir eu des idées suicidaires à un certain degré et avoir fait une tentative de suicide, respectivement, au cours de la dernière année (Adlaf, Paglia-Boak, Beitchman et Wolfe, 2007).
Les jeunes sans-abri sont aussi aux prises avec des comportements d'extériorisation – ils s'engagent dans des activités délinquantes, par exemple, ou affichent des troubles de conduite (il s'agit du problème de santé mentale le plus courant chez ces jeunes) (Johnson et coll., 2005; Slesnick et Prestopnik, 2005; Whitbeck, Johnson, Hoyt et Cauce, 2004). Comme nombre des critères utilisés pour définir ces désordres chevauchent ceux qui s'appliquent à des comportements qui sont souvent jugés nécessaires pour survivre dans la rue, comme le vol ou la violence en cas de légitime défense (Whitbeck et coll., 2004), il est difficile de déterminer si ces comportements constituent une adaptation à des circonstances difficiles ou sont plutôt un facteur de risque qui contribue à l'itinérance.
La prévalence de problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues chez les jeunes sans-abri est beaucoup plus grande que dans la population générale (Whitbeck et coll., 2004). Bien que les constatations varient d'une étude à l'autre, le taux de problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues atteint 93 % parmi les jeunes sans-abri chez qui on a diagnostiqué un trouble de consommation d'alcool et de drogues (Johnson et coll., 2005). Les problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues sont aussi associés à un nombre accru d'obstacles et de retombées négatives chez les jeunes sans-abri. Bien qu'on ne connaisse pas précisément les retombées des problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues pour les jeunes sans-abri, l'analyse de la documentation disponible au sujet des itinérants adultes révèle que les problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues sont associés à une itinérance de plus longue durée, des problèmes de toxicomanie plus graves, un risque accru de vivre dans la rue plutôt qu'en refuge et une plus grande difficulté à accéder aux services, comparativement aux personnes chez qui un seul ou aucun de ces diagnostics a été posé (voir Drake et coll., 1991).
Malgré le besoin évident de services taillés sur mesure pour les jeunes souffrant de problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues, les pratiques exemplaires concernant cette population ne sont pas encore nettement établies à ce jour. On manque de lignes directrices en matière de traitement (p. ex. jalonnement des traitements, nécessité de tenir compte des traumatismes subis, besoin d'élaborer des traitements selon le sexe) même pour les jeunes de la population générale. Les jeunes qui ont des problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues tendent à avoir plus de difficultés que ceux qui ne souffrent que de problèmes de santé mentale ou de problèmes de consommation d'alcool et de drogues (Thompson, McManus et Voss, 2006). En outre, lorsque des services sont créés et dispensés aux jeunes qui ont des problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues, les résultats obtenus avec ce groupe sont moins bons que ceux obtenus avec les jeunes qui sont traités pour une seule catégorie de problèmes (Rowe, Liddle, Greenbaum et Henderson, 2004). Lorsque des services ont été mis en place pour dispenser un traitement pour les problèmes concomitants, au moins chez les adultes, les études montrent que les personnes qui ont recours à ces services tendent à obtenir de meilleurs résultats que ceux qui ont recours à ces services pour une seule catégorie de problèmes (George et Krystal, 2000). Il est essentiel de circonscrire les facteurs associés ou relatifs à la concomitance des problèmes de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues pour déterminer les besoins de cette population hautement vulnérable.
Les jeunes sans-abri et ceux placés dans le réseau de protection de l'enfance ont de nombreux points communs, dont des problèmes concomitants de santé mentale et de consommation d'alcool et de drogues. De plus, les jeunes placés dans le réseau de protection de l'enfance doivent relever un grand défi lorsque vient le temps de quitter le réseau, car ils manquent souvent du soutien social et financier nécessaire, ce qui accroît leurs risques de devenir sans-abri (Echenberg et Jensen, 2009). En fait, les jeunes qui ont déjà été placés dans le réseau de protection de l'enfance sont surreprésentés parmi la population canadienne de sans-abri; une étude canadienne révèle que 43 % des jeunes sans-abri avait déjà été placés dans le réseau de protection de l'enfance; de ce nombre 68 % avaient été en famille d'accueil, foyer de groupe ou centre jeunesse (Chez Toit, 2009). Il faut toutefois souligner que de nombreux jeunes qui ont déjà été placés dans le réseau de protection de l'enfance affichent des retombées positives. En fait, chez les plus âgés, le fait d'avoir été en famille d'accueil est associé à de meilleures retombées, dont une plus grande scolarité, des gains plus élevés et un risque moindre de grossesse précoce (Courtney, Dworsky et Pollack, 2007).
Plusieurs facteurs contribuent au risque accru de consommation d'alcool et de drogues chez les jeunes placés dans le réseau de protection de l'enfance et chez les jeunes sans-abri : le manque de surveillance parentale lorsqu'il habite encore chez ses parents puisque, souvent, les membres de la famille d'origine sont toxicomanes (Bousman et coll., 2005), la vulnérabilité biologique, les antécédents d'apprentissage social et la pauvreté des liens créés en bas âge (Johnson, et coll., 2005; voir aussi Hawkins, Catalano et Miller, 1992). La fréquentation de pairs délinquants contribue aussi au taux élevé de consommation d'alcool et de drogues chez les jeunes sans-abri et chez ceux qui sont placés dans le réseau de protection de l'enfance (Bousman et coll., 2005; Johnson et coll., 2005; Whitbeck, Hoyt et Bao, 2000). De nombreux jeunes sans-abri déclarent que ce sont des amis et connaissances qui les ont initiés à la consommation d'alcool et de drogues (Tyler et Johnson, 2006). En outre, la vie dans la rue contribue souvent à la consommation d'alcool et de drogues, les jeunes consommant ces substances pour composer avec divers problèmes, dont les souvenirs de mauvais traitement dans l'enfance et le stress engendré par le simple fait de ne pas avoir de toit et aucune assurance de pouvoir manger, se mettre à l'abri, avoir de la compagnie et être en sécurité (Tyler et Johnson, 2006).
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