Il est extrêmement difficile d'obtenir des renseignements sur les taux et tendances de l'utilisation de drogues injectables. Comme Millar (1998) le souligne, les personnes qui s'injectent des drogues sont souvent de gros utilisateurs, des toxicomanes invétérés; leur mode de vie est centré sur la consommation de drogue et les amène à vivre en marge de la société. Elles constituent la population marginalisée, visible, qui vit dans la rue. Par ailleurs, il existe des populations invisibles d'utilisateurs de drogues injectables, qui ne correspondent pas au profil type des UDI. Compte tenu de la nature illicite de l'utilisation de drogues injectables et de la réprobation sociale qu'elle suscite, il est difficile d'obtenir des renseignements fiables sur l'ampleur du phénomène au Canada et sur les caractéristiques des personnes qui s'adonnent à cette pratique. La plupart des renseignements disponibles sont basés sur les meilleures estimations, découlant des réponses fournies par des populations relativement accessibles comme les participants aux programmes d'échange de seringues ou d'entretien à la méthadone, ou autres programmes de traitement des toxicomanies.
Cette section porte sur l'ampleur du phénomène de l'utilisation des drogues injectables au Canada, les caractéristiques des personnes qui s'adonnent à cette pratique et les groupes à risque élevé. La plupart des renseignements contenus dans cette section sont tirés du rapport de Santé Canada intitulé " Socio-Demographic Profile of Drug Users in Canada " (Single, 2000).
L'ampleur du phénomène de l'UDI au Canada n'est pas connue, mais on évalue à entre 75 000 et 125 000 le nombre de personnes qui utilisent des drogues injectables au Canada (Single, 2000); environ le tiers sont des femmes. La plupart habitent à Toronto, Vancouver ou Montréal; 30 000 habitent à Toronto (Remis et coll., 1997) et 15 000, à Vancouver (Millar, 1998). À Montréal, le nombre de personnes qui s'injectent de la cocaïne est évalué entre 6 000 et 25 000, et celles qui s'injectent de l'héroïne, entre 5 000 et 15 000 (Roy et Cloutier, 1994). Bien qu'il n'y ait pas d'estimations pour Québec ou Ottawa, il semble que le nombre soit également élevé dans ces villes. De plus, 29,4 % des jeunes utilisateurs de stéroïdes, soit environ 25 000 Canadiens, ont mentionné utiliser des drogues injectables (CCES, 1993).
Les drogues les plus couramment injectées sont la cocaïne et l'héroïne, ce qui en soi est préoccupant, puisque la consommation de cocaïne comporte un risque particulier. Les personnes qui consomment de la cocaïne s'injectent jusqu'à 20 fois par jour, ce qui aggrave les problèmes associés à l'accessibilité à des seringues propres et au partage de seringues contaminées (McAmmond and Associates, 1997). Les renseignements obtenus dans le cadre d'entrevues de fond menées auprès de 610 personnes utilisant des drogues injectables à Winnipeg, au Manitoba (Elliot et Blanchard, 1998), indiquent que la cocaïne est la principale drogue injectée et qu'elle est associée à une consommation excessive (" binge use ") et à des injections fréquentes. Des personnes se sont également injecté du Talwin, du Ritalin, des amphétamines et des stéroïdes dans certaines régions du Canada à différents moments (Single, 2000).
Le pourcentage des personnes qui ont mentionné qu'elles partage nt des seringues varie considérablement selon la région, mais il est extrêmement élevé dans un grand nombre de villes : 76 % à Montréal (Bruneau et coll., 1997), 69 % à Vancouver (Strathdee et coll., 1997), 64 % dans une région semi-rurale de la Nouvelle-Écosse (Stratton et coll., 1997), 54 % dans la ville de Québec (Bélanger et coll., 1996) et à Calgary (Elnitsky et Abernathy, 1993), 46 % à Toronto (Myers et coll., 1995) et 37 % dans Hamilton- Wentworth (Devillaer et Smye, 1994).
Strathdee et ses collègues (1997) ont étudié, auprès de 281 utilisateurs de drogues
injectables de Vancouver (Colombie-Britannique), les déterminants sociaux qui incitent à
partager des seringues. Les facteurs qui ont été associés indépendamment au partage des
seringues comprennent l’injection de drogues au moins quatre fois par jour, la
polytoxicomanie et des antécédents de violence sexuelle. En ce qui concerne la violence
sexuelle, les auteurs ont formulé l’hypothèse que les antécédents de violence sexuelle
peuvent être liés à une faible estime de soi et à un état dépressif, qui, à leur tour, peuvent
expliquer que les personnes ne se préoccupent guère d’utiliser des seringues propres.
Aucun lien n’a été établi entre la facilité ou la difficulté d’accès à des seringues propres et
le partage des seringues.
Bélanger et coll. (1996) ont examiné les indicateurs de risque qui distinguent les sous -groupes qui sont très susceptibles de partager des seringues et d'autre matériel d'injection. L'échantillon comprenait des participants au programme d'échange de seringues de la ville de Québec. Plus de la moitié de ces participants (54,1 %) ont déclaré avoir partagé au moins une seringue au cours des six mois précédant l'entrevue. Les facteurs liés au partage des seringues comprenaient la polytoxicomanie, la fréquentation d'une piquerie et l'injection de drogues en présence de personnes peu familières. Les femmes et les jeunes (de moins de 20 ans) avaient plus tendance que les hommes et les clients d'un certain âge à adopter des pratiques d'injection à risque. Une analyse des raisons qui pourraient expliquer pourquoi les femmes et les jeunes sont davantage à risque est présentée dans la section " VHC et populations à risque ".
Dans le but de décrire les caractéristiques liées à l'utilisation de drogues injectables au Canada, Single (2000) a résumé des données provenant de 20 études canadiennes. Le tableau 1 (voir l'annexe) donne un aperçu de ces études. Il est important de souligner que les renseignements contenus dans cette section sont basés sur les caractéristiques des clients de programmes d'échange de seringues et/ou de programmes de traitement et que, partant, ils ne reflètent pas nécessairement la situation de l'ensemble des utilisateurs de drogues injectables au Canada.
Le ratio hommes-femmes dans ces études varie entre 1,6:1 (SADAC, 1993) et 6,1:1, ce qui reflète les différences dans les besoins des clients et les types de services d'approche (Millson et coll., 1995). La moyenne globale est de 3 pour 1, c'est-à-dire qu'environ le quart des utilisateurs de drogues injectables sont des femmes. Bien que l'âge varie beaucoup, on constate que l'âge moyen des UDI est le début de la trentaine chez les hommes et la fin de la vingtaine chez les femmes. Les raisons de ces différences entre les deux sexes ne sont pas claires. Cependant, des recherches auprès des jeunes UDI tendent à démontrer que les femmes commencent plus jeunes que les hommes à s'injecter des drogues. Ces données seront examinées plus loin dans la section " VHC et populations à risque ".
L'âge moyen des UDI dans ces études variait entre 28 et 35 ans, mais un grand nombre avaient moins de 20 ans. Par exemple, dans une étude menée récemment à Québec, plus du cinquième des UDI étaient des adolescents (Bélanger et coll., 1996). Bien qu'il soit difficile de dégager une tendance à partir de seize études seulement, certaines données laissent croire que l'âge moyen des participants aux programmes d'échange de seringues a augmenté légèrement ces dernières années. L'âge moyen (non pondéré) dans les cinq dernières études est de 32 ans, ce qui est supérieur à l'âge mentionné dans toutes les études antérieures.
Seulement cinq des 20 études font état de l'état matrimonia l. Bien que la proportion des célibataires varie considérablement, soit de 38 % (Millson et coll., 1990) à 76 % (Hewitt et Vinge, 1991), la majorité des participants dans les cinq études sont célibataires.
Les utilisateurs de drogues injectables ont un niveau d'instruction inférieur à celui des clients qui ne s'adonnent pas à cette pratique. Malgré la grande diversité constatée à ce chapitre, les drogues injectables sont principalement utilisées par des personnes qui ont abandonné leurs études secondaires. Les taux d'abandon des études secondaires dans les différentes régions sont les suivants : 81 % à Vancouver (Strathdee et coll., 1997), 63 % dans une région semi-rurale de la Nouvelle-Écosse (Stratton et coll., 1997), 61 % à Québec (Poulin et coll., 1995) , 57 % à Calgary (Elnitsky et Abernathy, 1993) et 52 % à Edmonton (Wolfe et Sykes, 1992). À Toronto, les taux d'achèvement des études secondaires sont plus élevés, 37 % des UDI n'ayant pas leur diplôme d'études secondaires (Millson et coll., 1990).
La plupart des utilisateurs de drogues injectables sont sans emploi. Les taux de chômage varient, s'échelonnant entre 43 % au Cap Breton (Pouline et coll., 1992) et 88 % à Montréal (Bruneau, 1994), en passant par 87 % à Edmonton (Wolfe et Sykes, 1992) et 77 % à Toronto (Millson et coll., 1995). À Vancouver, 88 % des participants étaient bénéficiaires de l'aide sociale (Archibald et coll., 1996). Il n'est donc pas étonnant que l'utilisation de drogues injectables soit généralement associée à un faible revenu. Bien que peu d'études fassent état du revenu, il convient de souligner que 40 % des utilisateurs de drogues injectables à Montréal gagnent moins de 10 000 $ par année et 71 %, moins de 25 000 $ (Bruneau et coll., 1997).
Pour partager cette page, veuillez cliquez sur le réseau sociale de votre choix.