Les jeunes de la rue, les femmes, les Autochtones et les détenus sont des groupes qui doivent être ciblés en priorité dans le cadre des mesures de lutte contre l'infection à VHC. Cette section traite de certaines des caractéristiques particulières qui expliquent que ces groupes soient considérés comme étant plus à risque.
L'usage et l'abus de drogues sont particulièrement courants
chez les jeunes de la rue (Anderson, 1993; Radford et coll.,
1989; Smart et Adlaf, 1991). L'expression “ jeunes de la rue
” englobe les enfants et les adolescents qui vivent en marge
des autres jeunes et sont sans abri d'une manière ponctuelle
ou chronique (Hagan et McCarthey, 1997). On est généralement
d'avis que les principaux facteurs qui prédisposent à
cette marginalisation sont des antécédents de
violence physique, psychologique et/ou sexuelle à la
maison (Radford et coll., 1989). Il n'existe pas d'estimations
scientifiquement valides de cette population au Canada, mais
selon certaines estimations, celle-ci pourrait atteindre 150
000 jeunes (Covenant House, 1988).
Malheureusement, il n'existe pas beaucoup de données
canadiennes sur la nature et l'importance de l'utilisation de
drogues injectables chez les jeunes en général,
et les jeunes de la rue en particulier. Il y en a encore moins
sur les facteurs qui incitent à passer des drogues non
injectables aux drogues injectables. Or, il est essentiel de
comprendre ces facteurs pour élaborer des stratégies
visant à prévenir la propagation de l'infection
à VHC dans cette population.
En 1995, une étude de cohortes prospective a été
effectuée parmi des jeunes de la rue de Montréal
(15 à 22 ans). Les résultats ont révélé
qu'un pourcentage élevé des jeunes de la rue (36
%) avaient utilisé des drogues injectables et que 23
% l'avaient fait au cours des six mois précédents.
La proportion des jeunes de la rue infectés par le VHC
à Montréal a été établie
à 18 %, et la proportion de ceux infectés par
le VIH, à 4 % (Roy et coll., 1996; 1998). En moyenne,
les jeunes filles tendaient à s'initier à l'UDI
à un âge plus jeune que les garçons (16
comparativement à 17,3 ans). Plus de la moitié
des utilisateurs de drogues injectables avaient emprunté
des seringues, et 67 % avaient partagé du matériel
d'injection.
Quatre autres études canadiennes fournissent des renseignements
additionnels sur l'importance et la nature de l'utilisation
de drogues chez les jeunes de la rue. La première est
une étude nationale menée sous forme d'entrevues,
dans 10 villes canadiennes, auprès de 712 jeunes de la
rue de 15 à 20 ans (Radford et coll., 1989). Deux études
distinctes ont été menées à Toronto,
dont la première en 1990 auprès de 145 jeunes
de la rue (Smart et coll., 1990) et l'autre, en 1992, auprès
de 217 jeunes (Smart et coll., 1992). À Halifax, des
entrevues ont été tenues en 1991 avec 200 jeunes
de moins de 24 ans (Anderson, 1993). Enfin, des entrevues ont
été tenues en 1993 à Vancouver avec 100
jeunes de la rue âgés de 19 ans ou moins (McCrearu
Centre Society, 1994).
Dans le cadre de l'étude menée en 1988 dans plusieurs
villes canadiennes, 12 % des jeunes de la rue ont déclaré
s'être déjà injecté des drogues (Radford
et coll., 1989). À Toronto, 28 % s'étaient injecté
des drogues au cours de leur vie et 4% avaient partagé
des seringues au cours de l'année précédente
(Smart et coll., 1992). À Halifax, environ un jeune de
la rue sur neuf s'était injecté des drogues (Anderson,
1993). Les taux d'utilisation de drogues injectables étaient
plus élevés à Vancouver, où 48 %
des hommes et 32 % des femmes s'étaient déjà
injecté des drogues au cours de leur vie (McCreary Centre
Society, 1994).
Des renseignements obtenus dans le cadre de la Winnipeg Injection
Drug Epidemiology Study (Elliot et Blanchard, 1998) ont révélé
que 22 % des personnes avaient utilisé une seringue ayant
déjà servi, la toute première fois où
elles s'étaient injecté des drogues. Lors de leur
première expérience des drogues injectables, 49
% avaient moins de 20 ans. Ces résultats témoignent
du jeune âge auquel on commence à utiliser des
drogues injectables et à adopter des pratiques d'injection
à risque élevé.
Des résultats semblables ont été obtenus
dans le cadre d'une étude faite par Bélanger et
coll. (1996), qui ont examiné les prédicteurs
du partage des seringues chez les participants à un programme
d'échange de seringues de Québec. Les résultats
ont démontré que les jeunes participants, âgés
de moins de 20 ans, tendaient davantage que les participants
plus âgés à déclarer avoir partagé
des seringues au cours des six mois précédant
l'étude. Le partage des seringues était en outre
lié à la polytoxicomanie, qui était plus
courante chez les jeunes toxicomanes. Bien que ces résultats
ne soient pas directement associés aux jeunes “ de la
rue ”, ils soulignent la nécessité d'axer les
efforts sur les jeunes UDI.
Les auteurs ont avancé plusieurs hypothèses pour
expliquer le lien observé entre le jeune âge et
les pratiques d'injection à risque. D'abord, les jeunes
UDI sont peut-être plus ouverts à l'idée
d'expérimenter différents types de drogues et
d'en utiliser une gamme variée, alors que les utilisateurs
plus âgés s'en tiennent peut-être à
une drogue particulière. Puis, les messages de mise en
garde ont peut-être moins d'influence parce que les jeunes
utilisateurs y ont moins été exposés. Enfin,
l'utilisation de drogues injectables pourrait s'apparenter davantage
à un comportement social chez les jeunes et, de ce fait,
favoriser encore plus le partage des seringues. Par contraste,
l'injection de drogues chez les adultes serait plutôt
une activité solitaire (Bélanger et coll., 1996).
Une étude importante effectuée en Australie a
permis d'examiner spécifiquement le niveau de connaissance
de la question de la transmission du VHC chez les jeunes UDI
(Carruthers et Loxley, 1995). L'échantillon comprenait
234 utilisateurs de drogues injectables âgés de
12 à 20 ans. Même si la majorité (80 %)
avaient entendu parler du VHC, seulement 50 % considéraient
l'infection comme un problème grave. Malheureusement,
il n'existe pas de renseignements sur le niveau de connaissance
du VHC chez les jeunes Canadiens.
Très peu d'études ont porté sur les problèmes
touchant spécifiquement les femmes qui utilisent des
drogues injectables. Malgré le manque d'information à
ce sujet, les femmes qui s'injectent des drogues sont de plus
en plus visibles. Par exemple, les femmes représentaient
35 % des quelque 6 000 participants à un programme d'échange
de seringues de Vancouver. Une proportion semblable de femmes
était représentée dans la Vancouver Injection
Drug Use Study (VIDUS) (Whynot, 1998).
Quelques études ont souligné que les filles commencent
à s'injecter des drogues à un âge plus jeune
que les garçons. Par exemple, chez les jeunes de la rue
à Montréal, l'âge moyen auquel les filles
avaient commencé à s'injecter des drogues était
de 16 ans , comparativement à 17,3 ans chez les garçons
(Roy et coll., 1996; 1998). Dans une étude portant sur
des jeunes détenus de la Colombie-Britannique, les femmes
étaient plus nombreuses (10,2 %) que les hommes (3,4
%) à déclarer utiliser des drogues injectables
(Rothon et coll., 1997). Des analyses ont révélé
que les femmes âgées de 16 à 19 ans étaient
5,3 fois plus susceptibles que les hommes de 16 à 19
ans d'avoir utilisé des drogues injectables. Les femmes
étaient également plus susceptibles que les hommes
d'avoir eu des relations sexuelles avec un utilisateur de drogues
injectables. Une étude menée en Nouvelle-Galles
du Sud sur des jeunes détenus fait état de résultats
semblables (Copeland et coll., 1998). Les filles étaient
plus susceptibles que les garçons de s'injecter des drogues
et de partager du matériel d'injection. De plus, la méconnaissance
de la transmission du VIH, du VHC et du VHB était plus
marquée chez les femmes, malgré leurs taux plus
élevés d'exposition potentielle à ces virus.
Chez les femmes, la violence physique ou sexuelle est souvent
un facteur qui prédispose à l'utilisation de drogues
injectables et un obstacle à la réduction des
comportements à risque (Gilbert et coll., 1997). Pour
comprendre le phénomène de l'utilisation de drogues
injectables chez les femmes, il est important d'examiner leurs
réseaux sociaux (Barnard, 1993; Whynot, 1998). Des recherches
ont démontré que les femmes ont moins tendance
que les hommes à s'injecter des drogues illicites seules
et qu'elles se laissent plus facilement influencer par d'autres
(Whynot, 1998). Les femmes sont souvent moins capables de résister
aux pressions exercées par leurs partenaires pour qu'elles
partagent des seringues ou consentent à des pratiques
sexuelles à risque. Comme Barnard (1993) le souligne,
la culture mâle dominante entourant l'utilisation de drogues
injectables dissuade les femmes d'insister sur des pratiques
sexuelles sûres, surtout si elles sont jeunes et n'ont
pas de réseau de soutien social.
Les Autochtones du Canada supportent le poids d'un grand nombre
de désavantages sociaux souvent liés à
l'usage et à l'abus de drogues, notamment la pauvreté,
le faible niveau de scolarité, une structure familiale
instable, la violence physique et des réseaux de soutien
social inadéquats (Scott, 1997). Le nombre d'Autochtones
qui utilisent des drogues injectables n'est pas connu. Cependant,
on peut supposer que les Autochtones sont particulièrement
à risque pour l'infection à VHC, en partie parce
qu'ils sont surreprésentés dans les groupes qui
ont des comportements à risque, comme les détenus,
les chômeurs chroniques et les sans-abri.
Shields (2000) a examiné les comportements à risque
élevé et la présence de l'infection à
VHC chez 519 jeunes de 15 à 24 ans qui ont déclaré
être d'origine autochtone. Les participants ont été
recrutés par l'intermédiaire de centres de dépannage
dans sept grandes villes canadiennes. Un peu moins du quart
(21 %) ont déclaré s'être injecté
des drogues au moins une fois au cours de leur vie. Dans l'étude
WIDE (Elliot et Blanchard, 1998), 1 068 participants de Winnipeg
qui s'étaient déjà injecté des drogues
ont été recrutés par l'intermédiaire
de cliniques communautaires, de programmes d'échange
de seringues, de programmes de traitement, de travailleurs de
rue et d'infirmières en santé publique. Un nombre
disproportionnellement élevé des personnes étudiées
(par rapport à la proportion des Autochtones habitant
à Winnipeg) se sont identifiées comme étant
des Autochtones. En l'occurrence, 64 % des personnes qui s'étaient
déjà injecté des drogues étaient
des Autochtones.
Les données de la Colombie-Britannique sur le VIH/sida
dans les collectivités autochtones soulignent également
le problème de l'UDI dans cette population. La fréquence
à laquelle l'UDI est citée comme facteur de risque
constitue une différence majeure entre les cas de sida
chez les Autochtones et les cas chez les non-Autochtones. Ceci
est particulièrement évident chez les femmes autochtones.
À l'échelle nationale, pour 50 % des femmes autochtones
et 19 % des hommes autochtones, l'UDI est le principal facteur
de risque pour l'infection à VIH. Chez les femmes et
les hommes nonautochtones, les taux d'UDI sont de 7,4 % et 3,2
%, respectivement. Comme le soulignent les auteurs, l'utilisation
de drogues injectables n'a jamais vraiment été
un sujet de discussion dans la plupart des collectivités
autochtones. Pour s'attaquer à ce problème nouveau
qui touche ces collectivités, il faudra de la volonté,
de la persévérance et le désir réel
d'examiner les causes sous-jacentes de l'utilisation de drogues
injectables (B.C. Aboriginal HIV/AIDS Task Force, 1999, p. 10).
Parmi les populations carcérales
du Canada, les taux d'infection à VHC et d'autres infections
transmissibles par le sang sont relativement élevés,
et l'utilisation de drogues injectables est le principal facteur
qui explique le risque plus élevé auquel ils sont
exposés (Jürgens, 1996). Une importante partie de
la population carcérale est constituée de personnes
qui s'injectent ou se sont déjà injecté
des drogues. La présence d'UDI et le partage de seringues
dans les établissements carcéraux favorisent la
propagation du VHC chez les détenus, de même que
dans la population en général une fois ceux-ci
remis en liberté.
Des études menées dans des établissements
carcéraux canadiens ont révélé des
taux de prévalence du VHC se situant entre 28 % et 40
% (Réseau juridique canadien VIH-sida, 1999). La dernière
étude portant sur les détenus des pénitenciers
fédéraux (Lior et coll., 1998) a révélé
que 48 % des détenus de l'établissement de Springhill
(Nouvelle -Écosse) étaient des utilisateurs de
drogues injectables et que 52 % d'entre eux étaient séropositifs
pour le VHC. De plus, 39 % des utilisateurs continuaient à
s'injecter des drogues après leur incarcération
et la majorité (82 %) ont déclaré partager
des seringues.
Dans une autre étude, 39 détenus purgeant une
peine de longue durée (20 hommes et 19 femmes), choisis
au hasard dans deux établissements fédéraux,
ont été invités à participer à
une étude sur les comportements à risque (Calzavara
et coll., 1997). Le taux de participation a été
de 82 %. Durant leur incarcération, 56 % avaient utilisé
des drogues au cours des 12 mois précédents, 28
% s'étaient injecté des drogues au cours des 10
années précédentes, et 5% s'étaient
injecté des drogues au cours des 12 mois précédents.
Le partage des seringues était plus courant en milieu
carcéral qu'à l'extérieur. Un peu moins
du quart (21 %) ont déclaré être infectés
par le virus de l'hépatite C.
Les recherches dans ce domaine font ressortir la nécessité
de prévoir des services appropriés pour empêcher
la transmission du VHC dans les établissements carcéraux,
de même que dans la population en général.
Les drogues sont facilement accessibles dans la plupart de ces
établissements, et ceux qui s'injectent des drogues risquent
grandement d'être infectés en raison du manque
de ressources axées sur la réduction des méfaits
de cette pratique (Marte et Gatell, 1999).
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