J. Andrés León et Jocelyn Rouleau
Section de la santé maternelle et infantile,
Agence de la santé publique du Canada
L'alcool, tel qu'on le consomme dans les boissons alcoolisées, est une substance tératogène qui, en cas d'exposition prénatale, peut entraîner une forme distincte de déficiences congénitales connue sous le nom d'« ensemble des troubles causés par l'alcoolisation fœtale » (ETCAF)1, 2, 3. Les résultats spécifiques varient selon le moment de l'exposition, la dose ou la quantité d'alcool consommée, la fréquence et les habitudes de consommation, de même que la santé, l'état nutritionnel et la constitution génétique des femmes enceintes et d'autres facteurs sociaux et environnementaux.4, 5.
La difficulté a trait au fait que, dans notre société, nombre de grossesses ne sont pas planifiées. De fait, certaines études ont révélé que jusqu'à 50 % des grossesses n'étaient pas prévues. Cela peut poser un problème, compte tenu du fait que la consommation d'alcool en début de grossesse, avant que la femme ne se rende compte de son état, peut avoir des répercussions sur l'enfant et ce, toute sa vie durant. Alors que plus de 95 % des naissances vivantes de 2002 touchaient des femmes âgées de 18 à 40 ans, les femmes atteignent souvent la puberté, et donc leur période de fécondité, à 12 ans. De plus, la consommation d'alcool entraîne souvent un comportement à risque, notamment des relations sexuelles non protégées et, par conséquent, un risque de grossesse non planifiée.
Il est essentiel de connaître les habitudes de consommation d'alcool chez les femmes en âge de procréer pour comprendre le niveau de risque parmi ce groupe. Il est particulièrement crucial de comprendre les motifs qui incitent les femmes appartenant à ce groupe d'âge à consommer de l'alcool, de même que les facteurs qui influent sur leurs habitudes de consommation. Cependant, l'attitude et les habitudes relatives à la consommation d'alcool, de même que les motifs qui la sous tendent varient, notamment, selon le groupe d'âge, le niveau de scolarité et le niveau socioéconomique. Pour modifier la consommation d'alcool, il est donc essentiel, en premier lieu, de comprendre la motivation et les habitudes qui s'y rattachent au sein de divers groupes démographiques.

On a accès aux renseignements touchant les habitudes de consommation d'alcool parmi les jeunes femmes de 11 à 18 ou 19 ans dans un certain nombre de séries de données aux échelles nationale, internationale et provinciale. Les données tirées de l'étude intitulée Les comportements de santé des jeunes d'âge scolaire (HBSC 2001) (figure 1) révèlent qu'en 2001, on a enregistré un taux élevé de consommation régulière d'alcool chez les femmes mineures; et que cette consommation était associée à un comportement à risque élevé, notamment une tendance à l'excès6.

La consommation d'alcool s'inscrit dans un schème de comportements à risque interreliés chez les adolescents. Lorsqu'on utilise les données tirées de l'étude Les comportements de santé des jeunes d'âge scolaire (2001) et que l'on recoupe les données relatives à la consommation occasionnelle abusive d'alcool et celles touchant l'activité sexuelle, on constate que les jeunes femmes (35 % en 9e année et 50 % en 10e année) sexuellement actives (qui avaient eu des relations sexuelles au moins une fois) avaient été ivres à plus de quatre reprises comparativement aux jeunes femmes non sexuellement actives (qui n'avaient jamais eu de relations sexuelles) (10 % en 9e année et 15 % en 10e année) (figure 2)7. Les études de Poulin et Graham (2001) et de Boyce et coll. (2003) ont démontré que les relations sexuelles non planifiées sous l'emprise de l'alcool étaient associées à l'utilisation irrégulière de préservatifs et au contact avec des partenaires multiples8, 9. Ce sont là deux facteurs de risque d'infections transmises sexuellement et de grossesse non prévue.

Ces données concordent avec celles tirées d'autres études semblables, notamment l'Enquête sur le tabagisme chez les jeunes (ETJ), l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ) et des enquêtes provinciales et territoriales, par exemple, le Sondage sur la consommation de drogue parmi les élèves de l'Ontario10 ou la Adolescent Health Survey de la McCreary Centre Society11.
Nous pouvons ensuite examiner les habitudes de consommation d'alcool chez les étudiantes des niveaux collégial et universitaire. D'après l'Enquête sur les campus canadiens de 2004 (figure 3), la consommation d'alcool est très fréquente parmi cette population : 33,4 % d'étudiantes affirment consommer de l'alcool plus fréquemment que sur une base hebdomadaire. De plus, chez une proportion élevée de cette population, il s'agit d'un comportement à risque lié à une consommation abusive, soit plus de cinq boissons à la fois, et qui dépasse une fréquence hebdomadaire. L'âge moyen des étudiantes de premier cycle était de 22 ans, et 12,8 % d'entre elles ont déclaré avoir eu des relations sexuelles non planifiées en raison de l'alcool. En outre, 42,4% ont déclaré au moins un indicateur de consommation dangereuse selon le test AUDIT, notamment le sentiment de culpabilité, la perte de mémoire ou une blessure, ainsi que d'autres préoccupations liées à leur consommation d'alcool12.

Selon l'Enquête sur les toxicomanies au Canada de 2004 (figure 4), 76,8 % des femmes âgées de 15 ans ou plus avaient consommé de l'alcool au cours de l'année précédente et, pour 32,8 % d'entre elles, au moins une fois par semaine. Ainsi que l'illustre le graphique se rattachant à ces données, le taux de consommation fluctuait d'un groupe d'âge à l'autre. Cette enquête ne comportait pas de questions touchant la consommation d'alcool durant la grossesse13.
L'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC), cycle 2.1 de 2003 a fourni des renseignements en ce qui concerne la consommation d'alcool chez les personnes de 12 ans ou plus. Cette enquête a révélé une baisse générale de la consommation par rapport à 2001; toutefois, elle a également une augmentation de la consommation occasionnelle excessive et de la consommation fréquente excessive. Cette constatation suscite, évidemment, une préoccupation lorsque l'on évalue le risque de consommation d'alcool durant la grossesse et les grossesses non prévues.

L'Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (ESCC) interroge les femmes qui ont été enceintes au cours des cinq années antérieures relativement à la consommation d'alcool pendant la grossesse, tandis que l'Enquête longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes (ELNEJ) pose des questions semblables aux femmes qui ont des enfants de deux ans ou moins (figure 5)14, 15. Les résultats de l'ESCC nous permettent d'examiner la fréquence de la consommation et la quantité consommée, mais non pas le moment de la consommation au cours de la grossesse. Cependant, il ne faut pas oublier les limites liées à l'auto déclaration de renseignements et à la période de rappel prolongée dans le cadre de l'ESCC. Compte tenu du fait que des études récentes ont révélé que la consommation régulière d'alcool pendant la grossesse, même en faible quantité (l'équivalent de un ou deux verres de vin), avait des conséquences néfastes sur le cerveau en développement, toute consommation d'alcool chez les femmes enceintes peut entraîner des problèmes16, 17.
Afin de débuter une analyse de la manière de modifier efficacement le risque de consommation d'alcool pendant la grossesse, il importe de comprendre les motifs qui incitent les femmes à boire.
Adolescentes
Les adolescents citent cinq raisons principales pour justifier leur consommation d'alcool : passer un moment agréable avec des amis; découvrir les boissons alcoolisées et leurs effets; éprouver une sensation de bien être ou d'exaltation; découvrir le goût de l'alcool et se détendre et réduire la tension18. Nous pouvons en déduire que les facteurs suivants motivent la consommation d'alcool chez les adolescentes ou influent sur celle ci : motivation intérieure (réponse du sujet face au stresseur et mise en valeur) et extérieure (facteurs sociaux et conformité) à consommer19; forte influence des pairs et besoin de connaître de nouvelles expériences.
Étudiantes des niveaux collégial et universitaire
En ce qui concerne les jeunes personnes des niveaux collégial et universitaire, l'Enquête sur les campus canadiens de 2004 a révélé que les habitudes de consommation variaient selon la région, le sexe, l'année d'études, les conditions de logement et le contexte de consommation. Le taux de consommation occasionnelle abusive et de consommation fréquente abusive était considérablement plus élevé dans les provinces de l'Atlantique et plus faible au Québec; il était également plus élevé parmi les étudiants qui habitaient sur les campus que chez ceux qui vivaient hors campus ou dans leur famille. En outre, le lieu de consommation et le contexte social variaient grandement. En général, plus le groupe était nombreux, plus la consommation moyenne d'alcool était élevée20. Cela porte à croire que, parmi cette population, la motivation à consommer de l'alcool est plutôt extérieure et axée sur des facteurs sociaux et liés à la conformité, et qu'en ce qui concerne ce sous groupe, l'influence des pairs joue un rôle important dans la consommation de boissons alcoolisées. Il faudrait donc examiner plus en profondeur le rôle de l'alcool dans la structure sociale de la vie universitaire, si nous voulons entraîner un changement des habitudes de consommation.
Alors qu'il est bien établi que les femmes en général présentent un niveau de consommation d'alcool et de problèmes de consommation moins élevé que celui des hommes22, elles sont plus susceptibles d'éprouver des problèmes de santé liés à l'alcool et de développer une dépendance à l'alcool23. Cette tendance peut être en partie attribuable à la taille et à la composition corporelles et aux influences hormonales; toutefois, des facteurs sociaux lies au sexe, notamment les réseaux de soutien social, le niveau de scolarité, la situation d'emploi, la pauvreté, les problèmes de santé mentale, la victimisation et la violence dans le cadre des relations, jouent un rôle dans la manifestation des problèmes reliés à l'alcool. Dans sa recherche actualisée sur la consommation d'alcool pendant la grossesse, Colleen Dell (2006) dresse une liste de 28 conditions cooccurrentes touchant les femmes enceintes qui consomment de l'alcool, notamment la violence, l'agression, un niveau peu élevé de soutien social ou une faible estime de soi24.

Santé Canada et l'Agence de la santé publique du Canada ont demandé une série de sondages d'opinion publique et de séances de groupes de discussion afin d'examiner les croyances en ce qui concerne la consommation d'alcool pendant la grossesse, la sensibilisation et les comportements souhaités. Bien que la connaissance générale de l'ETCAF et des méfaits de la consommation d'alcool pendant la grossesse ait été élevée, la sensibilisation à la nature permanente des déficiences causées par la consommation d'alcool chez le fœtus était faible. La sensibilisation aux méfaits de la consommation d'alcool pendant la grossesse et à l'ensemble des troubles causés par l'alcoolisation fœtale, et la compréhension de ces méfaits, varient d'une région à l'autre et selon l'âge, le niveau de scolarité et le niveau socioéconomique des femmes25.

Dans le cadre des sondages d'opinion publique menés, en 2002, par la firme Environics (figure 6) parmi les femmes et leurs partenaires âgés de 18 à 40 ans, 64 % des femmes ont déclaré que la réduction ou l'abandon de la consommation d'alcool était « l'une des choses les plus importantes à faire pendant la grossesse ». Toutefois, alors que 94 % des répondants croyaient que « la consommation d'alcool pendant la grossesse peut causer des handicaps permanents chez l'enfant », 70 % seulement étaient d'avis que « toute consommation d'alcool pendant la grossesse peut être dangereuse pour le bébé ». En outre, on a observé une confusion en ce qui concerne la consommation d'une « faible quantité » d'alcool : 46 % des femmes ont affirmé que ce type de consommation pouvait être considéré comme sécuritaire; par ailleurs, 23 % croyaient qu'une quantité modérée pouvait généralement être jugée sécuritaire. La figure 6 illustre les données découlant des trois sondages d'opinion publique menés en 1999, en 2002 et en 2006, et qui révèlent des tendances similaires sur le plan des croyances.
Les discussions de groupe tenues en 2005, pour le compte de l'Agence de la santé publique du Canada, parmi les femmes de 18 à 40 ans touchant un revenu de 60 000 $ ou moins ont révélé que, malgré une sensibilisation générale aux effets néfastes de la consommation régulière de quantités importantes d'alcool, on croyait toujours que la consommation occasionnelle était sans risque. En outre, la perception des femmes de tous âges varie largement, en ce qui concerne la consommation à faible risque, la consommation modérée, la consommation abusive et la consommation occasionnelle excessive. Les participantes à l'étude ont souligné les caractéristiques suivantes relativement à la consommation occasionnelle excessive d'alcool : le sentiment de perdre le contrôle; être malade; s'évanouir; boire de huit à dix boissons au cours d'une soirée ou consommer une quantité massive d'alcool pendant une période prolongée, par exemple, une fin de semaine26. Pour les participantes au sondage d'Environics de 2006 (figure 7), une faible quantité d'alcool correspondait à une ou deux consommations pendant une soirée (91 %) et qu'une quantité modérée pouvait atteindre quatre consommations, tandis qu'une consommation massive correspondait à trois à six consommations27.

Selon les données probantes présentées ci dessus, on constate que la prise de mesures à l'égard de la consommation d'alcool pendant la grossesse exigerait diverses stratégies selon l'âge, le niveau de scolarité, le niveau socioéconomique et le cadre de vie des femmes. Ces stratégies iraient d'activités de promotion de la santé visant à aborder les attitudes sociales à l'égard de l'alcool à des activités de prévention primaires, secondaires et tertiaires axées sur les personnes qui abusent de l'alcool ou qui affichent une dépendance à l'égard de l'alcool. D'après les données illustrées à la figure 8, on constate qu'une intervention axée sur les attitudes sociales à l'égard de l'alcool exige des mesures précoces, notamment des activités de promotion de la santé, avant le début de la consommation régulière.
Il faut mettre en œuvre un effort concerté si l'on veut influer sur les habitudes de consommation d'alcool au cours de l'adolescence, puis des études collégiales et universitaires, et connaître les conséquences à long terme de la consommation d'alcool pendant la grossesse.
Lorsque la consommation d'alcool devient une habitude régulière, il faut communiquer des messages cohérents relativement à la consommation à faible risque, à risque modéré et à risque élevé. Il faut éclaircir les distinctions entre la consommation « massive » et la consommation « occasionnelle excessive », en ce qui concerne la population canadienne. Les participantes aux discussions de groupe de 2005 mentionnées ci dessus jugeaient que, pour être efficaces, les messages devaient capter l'attention et fournir suffisamment de renseignements relativement à la gravité du résultat. Elles croyaient que les messages devaient avoir une certaine valeur choc, et que les femmes devaient être assez renseignées pour être en mesure de tirer leurs propres conclusions. La sensibilisation aux conséquences à long terme de la consommation d'alcool durant la grossesse est importante; il faut toutefois adapter les messages à la situation particulière des destinataires afin de veiller à ce que celles ci obtiennent les renseignements essentiels et se sentent habilitées à prendre les mesures nécessaires pour modifier leur cadre de vie. Il faut établir et entretenir un partenariat avec les dispensateurs de soins de santé, l'industrie de la production et de la distribution d'alcool et le secteur de l'accueil, afin de transmettre un message cohérent relatif à la consommation socialement responsable d'alcool.
En ce qui concerne les femmes les plus vulnérables, on doit aborder quelques uns des facteurs qui influent sur leur besoin de recourir à l'alcool pour faire face aux adversités auxquelles elles se heurtent. Il faut s'assurer de l'accessibilité de services efficaces de références, de soins et de suivi axés sur les femmes et sur la famille. Pour nombre de femmes susceptibles de consommer de l'alcool pendant la grossesse, il est essentiel d'élaborer des réseaux de soutien social qui permettent d'éliminer quelques-uns des facteurs de risque sous jacents, afin de favoriser la planification et le maintien de grossesses sans alcool et d'assurer un dénouement heureux au moment de l'accouchement.
Essentiellement, il faudrait fragmenter la population de femmes en âge de procréer et analyser minutieusement et comprendre les motifs et les facteurs qui influent sur la consommation d'alcool dans chacun des secteurs, de manière à concevoir des approches efficaces à l'égard de la promotion de la santé et de la modification des comportements. Chaque segment de population devrait avoir accès à des appuis sociaux et environnementaux efficaces, afin que les personnes concernées soient en mesure de modifier leur comportement en ce qui a trait à leur santé. Une bonne part du travail nécessaire a été accompli; cependant, de nombreux aspects doivent encore être compris et coordonnés dans le cadre d'une approche intégrée axée sur les femmes canadiennes.
Pour partager cette page, veuillez cliquez sur le réseau sociale de votre choix.